Il y a des chiffres qui donnent
le vertige. Ceux de la saison
des ventes aux enchères d'art à
New York en font partie. La
première semaine, consacrée à
l'art impressionniste et
moderne, totalise 847,25
millions de dollars. Le total
des ventes d'art contemporain,
qui se tiennent cette semaine,
n'est pas encore totalement
connu, mais il est pour
l'instant de 448,7 millions de
dollars. Le cumul des deux
semaines, plus de 1,3 milliard
de dollars (1,042 milliard
d'euros) équivaut
approximativement à 253 ans du
budget d'acquisition du Centre
Pompidou.
Pour Christie's, c'est "
un cas sans précédent dans
l'histoire des ventes aux
enchères ". La maison de
vente de l'homme d'affaires
français François Pinault (l'un
des actionnaire du Monde)
a décroché 491,4 millions de
dollars en une seule vacation.
Avec plus de 866 millions de
dollars cumulés sur deux
semaines, elle est le grand
vainqueur de la saison.
Une des grandes gagnantes de
cette saison est la dirigeante
du Parti communiste britannique,
Anita Halpin. Elle est la
descendante d'Alfred et Tekla
Hess, un couple de juifs
allemands dont la collection fut
saisie par la Gestapo. Son
Kirchner, restitué par un musée
berlinois qui le conservait
depuis, a atteint 38 millions de
dollars (Le Monde du 10
novembre).
Plus généralement, les
tableaux volés par les nazis et
rendus ensuite ont fait les plus
beaux prix de ces ventes.
Sotheby's et Christie's y
consacrent des départements
spéciaux. Celui de Sotheby's est
dirigé par Lucian Simmons qui a
déclaré au Telegraph de
Londres estimer à plus de cent
mille le nombre des oeuvres
encore non réclamées, un marché
qu'il évalue entre 8,4 et 25
milliards d'euros.
La restitution annoncée d'une
partie de ces oeuvres promet
toutefois de beaux jours pour le
marché. Car les acheteurs aiment
avant tout la fraîcheur. Une
oeuvre trop souvent vue en vente
a peu de chance d'attirer le
chaland.
Certes, la galerie Acquavella
a obtenu 33 millions de dollars
chez Sotheby's pour un Cézanne
acquis en 2000 pour 18,2
millions. Bien sûr, un portrait
de Marilyn Monroe par Andy
Warhol a grimpé chez Christie's
à 16,2 millions de dollars. Il
était pourtant passé en vente en
1998, à l'époque pour 2,7
millions, puis en mai 2001, pour
3,7 millions de dollars.
Mais d'autres oeuvres comme
ce Monet acheté 16,5 millions de
dollars, en 2000, et dont on
espérait 20 millions, sont
restées sur le carreau. Idem
chez les contemporains, comme ce
tableau de Lichtenstein,
Head-Yellow and Black, ou
Au Centre, une toile
minimaliste de Brice Marden,
proposés par Sotheby's et qui
n'ont intéressé personne.
La maison d'enchères ayant
garanti un prix minimum aux
vendeurs pour un certain nombre
de ces tableaux a donc perdu de
l'argent. Tellement que les
actions de Sotheby's ont plongé
de 8 % à la Bourse de Londres,
d'après le Telegraph.
A contrario, lorsque les
oeuvres étaient nouvelles sur le
marché, comme les vingt-sept
pièces de la collection des
Belges Roger et Josette
Vanthournout que proposait
Sotheby's, elles se sont bien
vendues. Bacon a ainsi battu son
record, avec 15 millions de
dollars pour Version No. 2 of
Lying Figure With Hypodermic
Syringe, de 1968. Idem pour
un Achrome peint en 1959 par
Piero Manzoni qui, a 2,5
millions de dollars, a doublé
son estimation haute.
Pour Christie's, à part un
Picasso retiré au dernier
moment, car sa propriété était
contestée, c'était le nirvana.
" C'était certainement la
plus fantastique vente à
laquelle j'ai jamais pris part ",
a admis Christopher Burge,
commentant la vacation
impressionniste et moderne qu'il
avait conduit deux heures et
demie durant chez Christie's.
Celle consacrée à l'art
contemporain n'a pas été en
reste, décrochant le prix le
plus haut jamais payé pour une
oeuvre de l'après-guerre, avec
27,1 millions de dollars pour
Untitled XXV, peint par De
Kooning en 1977, et battant le
record pour Warhol jusqu'alors
détenu par Sotheby's, avec 17,3
millions de dollars versés par
un collectionneur de Hongkong
pour un portrait de Mao.
Décidément, britannique ou
chinois, le communisme est en
évolution constante.
Comme les ventes elles-mêmes.
A en croire l'universitaire
Michael Moses, auteur de l'index
annuel Mei-Moses des prix de
l'art, les prix peuvent encore
monter. " Il y a une
excitation, mais rien à voir
avec la flambée des années 1985.
Il y a encore un potentiel de
hausse ", a-t-il déclaré à
l'AFP, en ajoutant : " L'art
a toujours été cher mais
aujourd'hui les grandes fortunes
sont vraiment immenses. " Et
précoces : le marchand Stewart
Waltzer, rendant compte des
ventes sur le site Artnet. com,
a remarqué que l'heureux
acheteur du Cape Codder
Troll, une sculpture de Jeff
Koons, était un bambin âgé d'une
dizaine d'années. Il était assis
entre la psychiatre Samantha
Boardman et son mari, le magnat
de l'immobilier Aby Rosen, dont
on suppose qu'ils ont réglé les
352 000 dollars de la facture du
petit.
Harry Bellet Le Monde 19,
novembre 2006