|
| |
 |
|
--__- |
Au Savoy Ballroom, haut lieu du jazz
à New York.
|
Dans la nuit nègre, les
feux follets du jazz
Tourcoing Envoyé spécial
Au Fresnoy, l'exposition " Let's Dance ! "
donne à voir sur grand écran un
émerveillement dansé
SAVOY BALLROOM
Ça danse, ça frémit, ça
se déchaîne et ça bouge. Sous la grande nef
du Studio national des arts contemporains du
Fresnoy, les écrans se font de l'oeil,
s'appellent, carillonnent. Fantômes délurés,
images délirantes, corps réglés comme du
papier à musique. " Let's Dance ! ", dans ce
haut lieu culturel de Tourcoing (Nord), est
une exposition dont la matière mouvante est
constituée de " films de jazz " et de " tap-dancers
". Depuis le Cake-Walk au nouveau cirque
(Louis Lumière, 1902), jusqu'aux fabuleux
Nicholas Brothers (Stormy Weather, film
d'Andrew L. Stone, avec aussi Cab Calloway,
1943), en passant par des images de Duke
Ellington au Cotton Club en 1929, et ces
miracles qui auront à jamais tricoté nos
imaginaires : Jammin'the Blues, de Gjon
Mili, en 1944.
Autant dire que nous n'allons pas ici nous
embarquer dans la malédiction de ce mot si
désiré, " jazz ", ses étymologies douteuses,
ses connotations qui ne le sont pas moins,
et la méfiance qu'il aura inspirée aux
grandes figures du précisément " jazz ". Pas
davantage, dans la question théologale de
savoir si tap-dance, cette apothéose du
corps musicien, du nouveau corps inventé par
les Noirs d'Amérique, trouve une traduction
bien inspirée dans " la danse à claquettes
". Ce qui est certain, c'est qu'il suffit
d'avoir vu cinq secondes du stupéfiant Bill
" Bojangles " Robinson (1878- 1949), ou
quatre et demie des Nicholas Brothers, pour
constater, les yeux écarquillés, que Fred
Astaire n'était à côté d'eux, il le savait,
qu'un Valentin le Désossé, certes non dénué
de talent.
L'exposition " Let's Dance " coïncide avec
l'" année du jazz " que Tourcoing a bouclée
par un concert de Sonny Rollins.
L'exposition conçue par Alain Fleischer avec
Pascale Pronnier (la scénographie est signée
par Jacky Lautem) est un défi et une
prouesse.
Il était tentant de programmer en salle ces
merveilles du cinéma total en noir et blanc
- gestes, incarnation vivante de la musique,
captation d'on ne sait quoi de
l'insaisissable rythme, caméra souvent fixe
et comme éberluée - à des fins de
découverte, de méditation et d'enchantement.
Ce travail, la Cinémathèque de la danse,
grande pourvoyeuse des images et des films
de " Let's Dance ! ", le fait avec un
entêtement joyeux depuis plusieurs
décennies.
Parmi ses trésors, la collection de Jo
Milgram. Lequel, à 83 ans, disait au Monde,
en 1999 : " Quand je présente mes films, je
revis. Sinon, je suis au bout. (...) En
1931, sur un phono à pavillon, j'ai entendu
Armstrong. Ce fut une révélation, un
éblouissement. J'ai tout compris d'un coup.
Je n'ai jamais plus lâché. "
Comme Alain Fleischer dans sa présentation,
Jo Milgram parlait de l'âme lumineuse des
danseurs, corps, rites, rêverie. Les images,
encore silencieuses, certes, jusqu'en 1930,
mais toujours musicalement accompagnées,
sont ici prises ensemble. Toiles tendues ou
suspendues, en lamelles ou mouvantes, draps
animés - l'âme encore - par la lumière
dansante à laquelle ils ne font justement
pas " écran ". Un conducteur permet de leur
donner des noms.
Sinon, l'idée de projection simultanée,
souvent manière de noyer pas mal de
poissons, s'impose comme une évidence.
Eclate le côté pavane, parade, grain et
grésillement de la projection. Les musiques
? Elles se répondent, se correspondent ;
quand on s'approche, on isole ; dès qu'on
recule, elles se fondent, plurielles et
audibles.
Spectacles musicaux où le jazz ne se
concevait pas sans danse, et la danse sans
irruption de ces " figures prodigieuses,
lunaires, aux visages souriants ou
totémiques " de " possédés angéliques ",
commente le directeur de la Cinémathèque de
la danse, Patrick Bensard.
De cet éblouissement, né d'une moquerie
parfois (la " bamboula " des serviteurs
mimant, à la porte de l'office, les chichis
et polkas piquées de leurs Maîtres raides
comme des piquets), Bernard Rémy, auteur
d'ouvrages sur la danse et le cinéma, note "
l'agilité quasi-spirituelle ", même autour
de ces figures répétitives que l'on nomme
des " routines ". Ni exploit ni acrobatie :
cet impensable - jamais pensé jusque-là - de
l'Afrique instillée dans le corps, la
démarche, l'allure en train de s'inventer, à
la mesure des grands espaces d'Amérique.
Ce en quoi Cocteau, en 1929, n'avait pas
tort de voir, émerveillé, une " catastrophe
apprivoisée ". Et Georges Bataille, devant
la revue des Leslie's Blackbirds présentée
au Moulin-Rouge en 1929 : " Nous
pourrissions avec neurasthénie sous nos
toits, cimetière et fosse commune de tant de
pathétiques fatras ; alors les Noirs qui se
sont civilisés avec nous (en Amérique et
ailleurs) et qui, aujourd'hui, dansent et
crient, sont des émanations marécageuses de
la décomposition qui se sont enflammées
au-dessus de cet immense cimetière : dans
une nuit nègre, vaguement lunaire, nous
assistons donc à une démence grisante de
feux follets louches et charmants, tordus et
hurleurs comme des éclats de rire. Cette
définition évitera toute discussion. "
" Let's Dance ! " au Fresnoy ne part pas de
l'archive. Elle ne l'empêche pas non plus.
Elle retrouve la syncope perdue, des
sourires qui tremblent, et la magie du
cinéma. C'est rare.
Francis Marmande
Let's Dance !
Studio national des arts contemporains du
Fresnoy, Tourcoing (Nord). Tél. :
03-20-28-38-00. Mercredi, jeudi et dimanche
de 14 heures à 19 heures. Vendredi et samedi
de 14 heures à 21 heures. Jusqu'au 31
décembre. Entrée : 4 ¤.
© Le Monde 17/12/2011
|
|