On la surnomme DGF. Mais c'est
oublier la beauté de son nom,
qui est une terre de contrastes
: Dominique Gonzalez-Foerster.
De cette artiste française, qui
se sent tout sauf française, ce
nom dit deux ou trois choses
essentielles. Il dit ce mélange
" d'acuité et de douceur dans
le regard porté sur le monde,
cette poétique rigueur ",
qui la qualifie selon son
ancienne galeriste Jennifer Flay.
Mêlant le Nord et le Sud, il dit
le voyage, qui nourrit tant
celle qui s'offre aujourd'hui un
joli retour au Musée d'art
moderne de la Ville de Paris,
après trois ans d'absence.
Comme si son nom l'avait
prédestinée à l'errance : de
Séoul à Kyoto, de road-movie
californien en rêves de Mars,
elle cherche partout " des
sensations d'art, de cinéma ",
se définissant comme "
touriste de l'espace ". Si
elle se rend à Taïpeh, c'est
uniquement pour y retrouver ce
petit parc du film Vive
l'amour, de Tsai Ming-liang
: " Une jeune femme pleurait
sur ces bancs rouges, c'était
vraiment très beau. Il pleuvait,
elle pleurait. Cette fin de film
m'a transformée. " A
Hongkong, elle est allée juste
pour retrouver la maison du
Chungking Express, du
réalisateur Wong Kar-wai. Ce
parcours original fait d'elle
l'un des artistes français les
plus renommés de la scène
internationale, exploratrice de
toutes les pratiques : vidéo,
photo, fiction, installation.
Adepte des " oeuvres limites
", amoureuse du risque, elle
semble n'avoir qu'une envie :
partir très loin.
" Je ne recommanderais pas
ça à tout le monde, mais
l'éparpillement, ça me resserre.
Je métabolise. C'est ça, l'art :
une grande métabolisation du
réel. " Un peu revenue de
" ces avions pris chaque semaine
", cette jeune maman se pose
aujourd'hui, entre Rio et Paris.
Mais, asiatique alsacienne,
grenobloise carioca, elle
n'oublie pas son appartenance à
la génération des premiers pas
sur la Lune et reste voyageuse
dans l'âme. " Les gens
croient souvent que je me
drogue, pour aller si loin,
s'amuse-t-elle. Mais non : je
suis tombée dedans quand j'étais
petite. "
Petite, elle semble parfois
l'être restée, avec sa frêle
silhouette et son fin minois
décoiffé. Malgré ses 42 ans,
elle a gardé cette voix fluette
qui part dans des accords de
gamine. Sans doute parce qu'elle
doit beaucoup à son enfance. La
nostalgie ? Elle en est loin,
entièrement dévolue au présent.
Mais elle évoque ses jeunes
années à Grenoble avec un
enthousiasme lumineux. Notamment
cette grande liberté que lui ont
offerte ses parents. Elle a
grandi dans l'ouverture
exceptionnelle des années 1970,
entre fêtes, manifs à vélo et
Larzac, dans une grande
autonomie. " A la "ville
neuve" de Grenoble, quartier
construit sur les idées de Le
Corbusier où je vivais, tout
était expérimental : les
immeubles sur pilotis, les
couleurs, le grand parc. "
De cette ville-laboratoire, elle
retient l'expérience
déterminante de l'architecture
moderniste, qui l'a incitée
depuis à visiter les plus folles
des cités, de Chandigarh - la
capitale du Penjab conçue par Le
Corbusier - à Brasilia. Elle
apprend surtout la nécessité de
pousser toujours plus loin
l'expérimentation : " Je
serais certainement très
différente si j'avais été élevée
dans une ville bourgeoise. "
Si le musée l'intéresse
encore, c'est qu'il est " un
terrain où poursuivre
l'expérience, un domaine très
ouvert par rapport à plein
d'autres espaces ". Un lieu
où prolonger, à sa manière, la
conscience politique de ses
parents, en mettant en avant
dans son oeuvre " la
nécessité d'un espace ouvert et
expérimental, sans contrainte.
C'est ma manière de résister à
la régression actuelle, que je
n'aurais jamais cru imaginable :
tout se resserre de manière
toujours plus autoritaire ".
Marquée par cette expérience
du collectif qui fut
déterminante dans son enfance,
DGF n'est jamais seule. C'est en
étroite relation avec ses
complices Pierre Huyghe et
Philippe Parreno qu'elle
réinvente la pratique de
l'exposition au coeur des années
1990 : ensemble, ils repoussent
les limites du musée, offrant
des expériences sensorielles,
cinématographiques, urbaines.
Avec eux, l'art devient
promenade, voyage de
science-fiction, plan d'évasion.
Mais elle ne s'en contente
pas. Lassée, au tournant des
années 2000, par ce monde de
l'art qu'elle connaît trop bien,
elle se lance dans d'autres
explorations. Comme si elle se
souvenait qu'elle n'est rentrée
aux Beaux-Arts que pour échapper
aux contraintes de l'université,
elle s'offre le luxe d'échappées
belles.
A Tokyo, elle dessine pour un
collectionneur japonais " une
maison qui ressemble à un
scénario ". Pour le chanteur
Christophe, elle tourne avec son
comparse, Ange Leccia, des
vidéos qui accompagnent la
mélancolie pop du concert.
Autour de Bashung, elle imagine
un documentaire d'un nouveau
genre. Pour la marque
Balenciaga, elle invente avec
son créateur, Nicolas
Ghesquières, le design de
boutiques qui, de Paris à New
York, deviennent déserts de
cactus ou croisière sur la Lune.
A tous ses complices, elle
retourne aujourd'hui
l'invitation, en les conviant à
participer à son exposition
Expodrome, au Musée d'art
moderne. " Je me suis
tellement mise à distance que
mon propre champ m'est redevenu
exotique et a regagné en
intérêt. " Ramenant dans le
champ de l'art ses expériences
d'ailleurs, elle ouvre un oeil
nouveau sur les possibilités de
l'exposition. " Je suis
repartie de zéro. En me frottant
à l'architecture ou à la
musique, j'ai eu cette sensation
d'étrangeté que je recherche
toujours. Cela m'a donné de
l'énergie, et aussi l'envie d'un
rapport différent au public, au
temps ; de pousser encore plus
loin cette notion d'oeuvre
limite : on est toujours formaté
par son propre milieu. "
Poétiquement chaotique, son
itinéraire force le respect du
monde de l'art : parvenue à une
stature internationale sans
chercher à produire à tout prix,
DGF a su s'extraire de la
frénésie du marché. Mais qui la
connaît retient d'elle autre
chose. " Elle m'a touchée en
mon âme, évoque Jennifer
Flay. C'est un de ces êtres
rares qui transforment votre vie
et votre regard. " Une
impression que confirme la
commissaire de son exposition
actuelle, Angeline Scherf : "
C'est une personnalité solaire,
qui insuffle dans l'art une
énergie extrêmement libre, en
réinventant les disciplines.
Elle bouleverse ce qui est
autour d'elle, et amène les gens
vers leur vérité, leur côté le
plus précieux, le plus
aventureux. Avec elle, on se
reconcentre sur quelque chose
que l'on ne sait pas de
soi-même. " Y a-t-il plus
belle définition de l'art ?
Bérénice Bailly