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ARTS

Corinth, furieux et impudique

 

 

" Salomé II ", (1899-1900), de Lovis Corinth. MUSEUM DER BILDENDEN KÜNSTE, LEIPZIG/URSULA GERSTENBERGER

Rétrospective du peintre allemand au Musée d'Orsay

 

L'artiste Lovis Corinth (1858-1925) n'a plus exposé à Paris depuis 1891. Agé de 33 ans, il cherche alors à se faire un nom au Salon parmi la foule des peintres qui veulent s'extraire du réalisme et de l'impressionnisme. Pourquoi cette absence d'un siècle, avant que Serge Lemoine ne lui consacre enfin une rétrospective au Musée d'Orsay ? Parce que Corinth est allemand et que l'art allemand a été longuement banni des musées français.

Qu'en plein nationalisme artistique germanique, Corinth ait écrit que Cézanne était " le père de tous les courants modernes " et qu'il soit le continuateur de Manet n'y a rien changé, pas plus que le fait d'avoir été inclus par les nazis dans l'exposition de l'art dégénéré. A cette date, en 1937, il est mort depuis douze ans, mais leur haine n'en est pas moins vive.

Pourquoi cet acharnement ? La raison est claire dès la première salle : Corinth, du début à la fin, est le peintre le moins capable d'idéal et de rhétorique que l'on puisse imaginer. Le lyrisme, l'héroïsme, les poses nobles de tradition néoclassique ne l'impressionnent pas. Dans les mythologies antiques, bibliques ou wagnériennes, il ne trouve pas matière à de grands symboles graves, mais l'occasion de rappeler la réalité triviale des attitudes et des passions. Quand il s'empare d'un sujet, c'est pour lui faire cracher sa sale petite vérité humaine.

Une Descente de croix est, pour lui, une assemblée de voyous et de tortionnaires qui s'en donnent à coeur joie. Salomé et Vénus moquent leurs victimes pour vérifier leur pouvoir et le plaisir de s'exhiber. Bethsabée, grosse fille, attend l'homme.

 

L'ART DU NU

 

Tout est permis, surtout le pire, la folie, le meurtre, le viol. La première guerre mondiale et ce qui suit en Allemagne aggravent encore les choses : le Caïn de 1917 est un assassin crapuleux et la Suzanne et les deux vieillards de 1923 bien plus une image de prostitution qu'une allégorie de la chasteté offensée. Pour peindre de telles toiles, il faut le sens des compositions sidérantes et celui des gestes les plus furieux. Il faut savoir figurer les nus des deux sexes dans toutes les positions, sans que la représentation nuise au dynamisme des mouvements, et savoir caractériser une expression en quelques touches. Tout cela, Corinth se l'est appris à lui-même en regardant Rembrandt, Hals, Manet et Cézanne et en travaillant d'après modèle dans l'atelier ou en regardant sa femme sortie du lit ou du bain.

Devant ses études de nus, il n'y a guère qu'une chose simple à dire : il est très bon. Chair, muscles, épaules, ventre, cuisses : il arrondit les volumes, fait glisser des lueurs de nacre et de lait, se joue des positions les plus enchevêtrées. On aimerait voir ces anatomies du désir entre des Matisse et des Beckmann, ses contemporains. Quant à son Nu féminin couché de 1907, c'est un Lucian Freud soixante-dix ans avant Lucian Freud.

L'un de ses motifs préférés, c'est lui-même avec une dame déshabillée tout contre. Sa tête est alors celle d'un satyre. Il a un verre à la main. De l'autre, il tripote le sein de la dame. Il lui arrive aussi de se déguiser en soudard, le torse cuirassé de métal, plus teuton que nature - les nazis ne lui ont évidemment pas pardonné ces farces - ou de se dessiner de très près. Il ricane comme un idiot et regarde venir sa mort. Les autoportraits des dernières années sont d'une rare cruauté.

Les portraits de ses semblables ne sont pas plus tendres, à l'exception de ceux de son épouse très aimée - et très impudique - et de ses enfants. Les paysages eux-mêmes semblent traversés et soulevés par des tempêtes de vent. Comme ce peintre sans entraves ni hésitations est aussi un graveur de premier ordre.

 

Philippe Dagen

 

" Lovis Corinth, entre impressionnisme et expressionnisme ",

Musée d'Orsay, Paris-7e. Tél. : 01-40-49-48-00. Du mardi au dimanche, de 9 h 30 à 18 heures ; jeudi jusqu'à 21 h 45. Jusqu'au 22 juin. 8 ¤. Catalogue, Musée d'Orsay/RMN, 45 ¤.

 

 

© Le Monde 08/04/08