L'artiste Lovis Corinth
(1858-1925) n'a plus exposé à
Paris depuis 1891. Agé de 33
ans, il cherche alors à se faire
un nom au Salon parmi la foule
des peintres qui veulent
s'extraire du réalisme et de
l'impressionnisme. Pourquoi
cette absence d'un siècle, avant
que Serge Lemoine ne lui
consacre enfin une rétrospective
au Musée d'Orsay ? Parce que
Corinth est allemand et que
l'art allemand a été longuement
banni des musées français.
Qu'en plein nationalisme
artistique germanique, Corinth
ait écrit que Cézanne était "
le père de tous les courants
modernes " et qu'il soit le
continuateur de Manet n'y a rien
changé, pas plus que le fait
d'avoir été inclus par les nazis
dans l'exposition de l'art
dégénéré. A cette date, en 1937,
il est mort depuis douze ans,
mais leur haine n'en est pas
moins vive.
Pourquoi cet acharnement ? La
raison est claire dès la
première salle : Corinth, du
début à la fin, est le peintre
le moins capable d'idéal et de
rhétorique que l'on puisse
imaginer. Le lyrisme,
l'héroïsme, les poses nobles de
tradition néoclassique ne
l'impressionnent pas. Dans les
mythologies antiques, bibliques
ou wagnériennes, il ne trouve
pas matière à de grands symboles
graves, mais l'occasion de
rappeler la réalité triviale des
attitudes et des passions. Quand
il s'empare d'un sujet, c'est
pour lui faire cracher sa sale
petite vérité humaine.
Une Descente de croix
est, pour lui, une assemblée de
voyous et de tortionnaires qui
s'en donnent à coeur joie.
Salomé et Vénus moquent leurs
victimes pour vérifier leur
pouvoir et le plaisir de
s'exhiber. Bethsabée, grosse
fille, attend l'homme.
L'ART DU NU
Tout est permis, surtout le
pire, la folie, le meurtre, le
viol. La première guerre
mondiale et ce qui suit en
Allemagne aggravent encore les
choses : le Caïn de 1917
est un assassin crapuleux et la
Suzanne et les deux
vieillards de 1923 bien plus
une image de prostitution qu'une
allégorie de la chasteté
offensée. Pour peindre de telles
toiles, il faut le sens des
compositions sidérantes et celui
des gestes les plus furieux. Il
faut savoir figurer les nus des
deux sexes dans toutes les
positions, sans que la
représentation nuise au
dynamisme des mouvements, et
savoir caractériser une
expression en quelques touches.
Tout cela, Corinth se l'est
appris à lui-même en regardant
Rembrandt, Hals, Manet et
Cézanne et en travaillant
d'après modèle dans l'atelier ou
en regardant sa femme sortie du
lit ou du bain.
Devant ses études de nus, il
n'y a guère qu'une chose simple
à dire : il est très bon. Chair,
muscles, épaules, ventre,
cuisses : il arrondit les
volumes, fait glisser des lueurs
de nacre et de lait, se joue des
positions les plus enchevêtrées.
On aimerait voir ces anatomies
du désir entre des Matisse et
des Beckmann, ses contemporains.
Quant à son Nu féminin couché
de 1907, c'est un Lucian Freud
soixante-dix ans avant Lucian
Freud.
L'un de ses motifs préférés,
c'est lui-même avec une dame
déshabillée tout contre. Sa tête
est alors celle d'un satyre. Il
a un verre à la main. De
l'autre, il tripote le sein de
la dame. Il lui arrive aussi de
se déguiser en soudard, le torse
cuirassé de métal, plus teuton
que nature - les nazis ne lui
ont évidemment pas pardonné ces
farces - ou de se dessiner de
très près. Il ricane comme un
idiot et regarde venir sa mort.
Les autoportraits des dernières
années sont d'une rare cruauté.
Les portraits de ses
semblables ne sont pas plus
tendres, à l'exception de ceux
de son épouse très aimée - et
très impudique - et de ses
enfants. Les paysages eux-mêmes
semblent traversés et soulevés
par des tempêtes de vent. Comme
ce peintre sans entraves ni
hésitations est aussi un graveur
de premier ordre.
Philippe Dagen
" Lovis Corinth, entre
impressionnisme et
expressionnisme ",
Musée d'Orsay, Paris-7e. Tél.
: 01-40-49-48-00. Du mardi au
dimanche, de 9 h 30 à 18 heures
; jeudi jusqu'à 21 h 45.
Jusqu'au 22 juin. 8 ¤.
Catalogue, Musée d'Orsay/RMN, 45
¤.