Aucune méthode
ne réussit à
venir à bout des
taches noires
qui rongent les
plus célèbres
fresques de la
préhistoire.
Classée au
patrimoine
mondial de
l'humanité,
la grotte de
Lascaux
lutte pour
sa survie.
Après une
première
invasion de
champignons
blancs -
Fusarium
solani -,
elle est
aujourd'hui
envahie de
taches
noires qui
s'avèrent
jusque-là
indélébiles.
Quatorze
peintures,
datant de
17 000 ans
avant notre
ère,
considérées
comme les
plus belles
d'Europe,
forcément
rares et
fragiles,
sont
désormais
touchées,
parfois
littéralement
mouchetées.
Réunis jeudi
et vendredi
à Paris, des
scientifiques
du monde
entier se
penchent sur
l'épineuse
question de
la
conservation
en milieu
souterrain.
Le moins que
l'on puisse
dire, c'est
qu'ils n'ont
pas encore
trouvé la
réponse.
Effet du
dérèglement
climatique ?
Simple
conséquence
de la
présence
humaine ?
Erreur dans
les choix
opérés par
les
conservateurs ?
Face aux
dégradations,
les
représentants
du ministère
de la
Culture et
du comité
scientifique
de Lascaux
tâtonnent
depuis des
années,
s'essaient à
des produits
plus ou
moins
corrosifs,
récoltent
des
échantillons.
Et se
grattent la
tête : d'où
viennent ces
taches ?
Comment les
arrêter ?
Et, une fois
l'endémie
endiguée,
faudra-t-il
les faire
disparaître
au risque
d'endommager
les
peintures ou
faudra-t-il
faire son
deuil de
cette
découverte
qui a
bouleversé
le monde
entier ?
Aujourd'hui,
le compte à
rebours est
lancé : on
ne sait pas
comment
sauver
Lascaux,
joliment
surnommée la
chapelle
Sixtine de
la
préhistoire.
En 1940,
quatre
adolescents
se promènent
en Dordogne,
sur les
terres du
comte de La
Rochefoucauld.
C'est leur
chien qui
découvre une
cavité, dans
laquelle
l'un d'entre
eux se
glisse. Ils
veulent
découvrir un
trésor,
comme tous
les enfants
bercés par
la lecture
de
Stevenson :
ils trouvent
bien plus
que cela.
Sur plus de
100 mètres,
1 963
gravures et
peintures
rupestres,
datant de la
période
magdalénienne,
s'étalent
sous leurs
yeux.
Réalisées
avec des
ocres orange
et rouge, du
manganèse,
du charbon
minéral pour
le noir, du
kaolin pour
le blanc,
elles sont
en parfait
état. Ces
groupes de
bisons, ces
taureaux de
cinq mètres
de long, ces
cerfs, ces
bovins, et
même ce
chasseur à
terre feront
dire à
Picasso,
accouru dès
1940, que
«rien n'a
été inventé
depuis».
La «décision
très
impopulaire»
de Malraux
Le succès
populaire
est
immédiat :
certains
jours, près
de 1 800
personnes
s'y
pressent.
Mais il ne
fait pas
toujours bon
remuer le
passé. La
chaleur
humaine crée
de la
condensation
et des
gouttes
d'eau. Des
algues
apparaissent.
«En 1963,
Malraux a
pris une
décision
très
impopulaire :
il a fait
fermer la
grotte,
raconte Jean
Clottes,
président de
la
Fédération
internationale
d'art
rupestre. Et
il a fallu
tout son
courage
politique
ainsi que
celui de De
Gaulle pour
imposer cela
à la région
et aux
touristes.»
Un système
de
circulation
d'air est
mis au
point, ainsi
que des
règles
drastiques
de
fréquentation :
seul un
groupe de
cinq
personnes
est autorisé
à entrer
chaque jour,
et pour
vingt-cinq
petites
minutes.
Pendant près
de quarante
ans, le site
mène une vie
de reclus.
En 1983, on
construit un
fac-similé,
Lascaux II,
qui
accueille à
nouveau les
curieux.
Près de
250 000 s'y
rendent
depuis
chaque
année. Dans
la vraie
grotte,
«c'est le
calme plat»,
témoigne
Jean-Philippe
Rigaud,
conservateur
du site
entre 1972
et 1992.
Mais en
2000-2001,
une première
alerte, sous
forme de
filaments
blancs, est
donnée.
Spécialisée
dans les
visites de
sites
préhistoriques
et proche de
l'un des
quatre
hommes qui a
découvert la
grotte,
Laurence
Léauté-Beasley,
à la tête du
Comité
international
pour la
sauvegarde
de Lascaux,
avance une
explication :
«La première
contamination
correspond à
l'installation
d'une
nouvelle
machine de
climatisation
tout à fait
inadaptée,
et choisie
par l'administration
en dépit du
bon sens»,
affirme-t-elle,
en
produisant à
l'appui des
photos d'un
climatiseur
surdimensionné,
posé devant
une porte
béante.
L'ancien
conservateur
ne récuse
pas
totalement
le
raisonnement
sur
«l'incurie
administrative».
Mais il met
en avant un
autre
phénomène :
«À l'époque,
on ne
mettait pas
de
combinaison
stérile pour
pénétrer à
l'intérieur
du site,
mais les
visiteurs
devaient
passer sur
un pédiluve
avec de
l'eau
formolée. Au
fil du
temps, le
formol avait
scellé les
micro-organismes
laissés par
les humains
sur le sol.
Au moment
des travaux,
on a
chamboulé
tout cela.
Sans doute
les
champignons
s'en
sont-ils
trouvés
libérés»,
avance-t-il
aujourd'hui.
Fusarium
solani est
éradiqué,
parfois
manuellement.
Mais en
2004, des
taches
noires
apparaissent.
Les
champignons
responsables
contiennent
de la
mélanine, un
composant
extrêmement
difficile à
retirer. Des
biocides et
des
fongicides
sont
appliqués.
Dans un
premier
temps, ils
donnent des
résultats.
Mais, trois
ans plus
tard, il
faut
recommencer
l'opération
car les
taches
s'étendent à
nouveau, sur
la voûte du
Passage, de
l'Abside, de
la Nef et à
proximité du
champ orné.
Des
constellations
sont
désormais
visibles sur
la célèbre
vache rouge,
entre les
bois du cerf
à l'entrée,
et sur les
cornes de la
vache noire
dans la Nef.
«Aujourd'hui,
la grotte
est une
grande
malade dans
un état de
relative
stabilité,
affirme Marc
Gauthier,
président du
Comité
scientifique.On
voudrait que
le malade se
reconstruise
et se
rééquilibre
de
lui-même.»
Le mal
semble
pourtant
incurable.
Dans le
doute, la
grotte a
d'ailleurs
été
totalement
fermée :
même les
scientifiques
ne peuvent
plus y
accéder et
seul un
contrôleur
climatique
est autorisé
à faire ses
relevés
hebdomadaires.
Les derniers
ont
d'ailleurs
indiqué
qu'il n'y
avait plus
de
circulation
d'air, ce
qui est
catastrophique,
car cela
risque de
créer une
autre
attaque de
champignons.
En février
dernier, le
Comité
international
pour la
préservation
de Lascaux a
tenté de
faire
classer la
grotte comme
patrimoine
de
l'humanité
en danger.
L'Unesco,
après
l'avoir
écouté, n'a
pas accédé à
sa requête.
«C'est
peut-être
mieux
ainsi :
aucun pays
n'aime que
son
patrimoine
soit déclaré
en danger,
car cela
semble dire
que personne
ne s'en est
occupé»,
tempère Jean
Clottes.
Ambassadeur
de la France
auprès de
l'Unesco,
Catherine
Colonna a
obtenu une
année de
répit. Elle
s'est
officiellement
engagée à
remettre un
rapport sur
l'état de la
grotte et
sur les
mesures que
le
gouvernement
français
comptait
prendre.
Depuis
janvier 2009,
c'est en
principe
chose faite.
Bien que
diplomatiquement
désagréable,
la pression
de l'Unesco
a sans doute
permis à la
France de
changer de
braquet dans
la course
contre la
montre qui a
été engagée.
Nouveau
groupe
d'experts
L'été
dernier,
Christine
Albanel
s'est rendue
sur les
lieux. En
sortant du
site, le
ministre de
la Culture a
promis de
mettre en
place un
nouveau
dispositif
d'assistance
climatique,
et de
débloquer
une aide de
un million
d'euros.
Jeudi, lors
d'un
symposium
censé
incarner une
transparence
qui a fait
jusqu'ici
défaut,
Christine
Albanel
s'est dite
prête à
aller encore
plus loin.
Répondant
aux voix qui
s'élèvent
pour
dénoncer la
«politique
de
l'autruche»
menée par le
Comité
scientifique,
elle a
annoncé la
nomination
d'un nouveau
groupe
d'experts.
«Il faut un
comité plus
ouvert aux
sciences
dures, avec
une
dimension
internationale
plus forte
et qui soit
autonome par
rapport à
l'administration»,
a-t-elle
expliqué.
Celui-ci
devrait être
nommé
mi-mai, pour
une durée de
quatre ans.
Par
ailleurs,
une sorte de
grotte
laboratoire
devrait être
ouverte afin
de tester la
meilleure
politique de
lutte contre
les
micro-organismes.
Certains se
développent
à la
lumière, d'autres
non,
certains sur
la calcite…
Les traits
noirs,
peints avec
du charbon,
«n'accueillent
en général
pas les
moisissures»,
a-t-il été
exposé jeudi
au
symposium.
Il faut donc
poursuivre
les
expérimentations
et prendre
de nouveaux
avis.
«Des erreurs
ont sans
doute été
commises,
mais il faut
être humble.
L'affaire
s'avère plus
compliquée
que prévu,
une centaine
ou plus de
micro-organismes
y cohabitent
et
interagissent.
Il suffit
qu'un prenne
le dessus
pour
provoquer
des
catastrophes»,
plaide
aujourd'hui
Jean
Clottes.
En 1955,
Georges
Bataille
écrivait :
«Lascaux ne
cessera
jamais de
répondre à
cette
attente de
miracle, qui
est, dans
l'art ou
dans la
passion,
l'aspiration
la plus
profonde de
la vie.»
Espérons que
ce «jamais»
restera
d'actualité
pour les
17 000
prochaines
années.