Exposition universelle de 1931 à
Paris. Le temple d'Angkor Vat
(Cambodge) dans le bois de
Vincennes. ROGER-VIOLLET
La Cité de l'immigration fait
revivre les coulisses de
l'exposition coloniale
Le 15 novembre 1931, au coeur du
bois de Vincennes, à Paris,
devant près de 400 000
personnes, les couleurs étaient
amenées pour la dernière fois au
sommet d'une éphémère tour de
bronze de 82 mètres.
L'Exposition coloniale
s'achevait sur une note à la
mesure de son triomphe.
En six mois, pas moins de 8
millions de visiteurs avaient
entrepris " le tour du monde
en un jour " vanté par les
organisateurs. Ils y avaient
découvert les piroguiers du
Dahomey, les danseuses de Bali,
les musiciens des Antilles et
les comédiens malgaches. Ils
avaient arpenté les dizaines de
pavillons, jubilé devant les
reproductions grandeur nature du
temple d'Angkor Vat ou d'un
palais de Tombouctou. Ils
avaient rempli théâtres,
concerts et cafés, observé
jusqu'à minuit fontaines
lumineuses et spectacles
pyrotechniques.
Un succès populaire doublé
d'une réussite financière : 33
millions de francs de bénéfice
sur 320 millions de francs de
budget. L'opération marquait en
outre durablement le Sud-Est
parisien : le métro était
prolongé, les boulevards
extérieurs élargis, le bois
transformé.
Pour sa première grande
exposition temporaire, la Cité
nationale de l'histoire de
l'immigration a choisi de faire
revivre cette scène
exceptionnelle. Installée depuis
septembre 2007 au palais de la
porte Dorée, dernier vestige de
la fameuse exposition, la Cité y
présente, dans toute sa
brutalité, cette célébration de
l'oeuvre coloniale.
A peine l'entrée franchie,
une carte du monde, peinte par
Henri Milleret et exposée au
pavillon des armées, plante le
décor : " C'est avec 76 900
hommes que la France assure la
paix et les bienfaits de la
civilisation à ses 60 millions
d'habitants. " Frises,
fresques, tableaux, sculptures,
photos, affiches, cartes
postales, journaux, costumes et
maquettes, souvent sortis pour
la première fois des réserves du
Musée du quai Branly,
nourrissent la reconstitution.
Faute de volume approprié, on
devine l'ampleur plus qu'on ne
la ressent. Mais là n'est pas
l'essentiel.
6,9 % DE LA POPULATION
Derrière la scène, ce sont
les coulisses, et derrière le
théâtre, le monde réel que
l'exposition " 1931, les
étrangers au temps de
l'Exposition coloniale "
entreprend de faire apparaître.
Un monde fragilisé par le krach
de 1929. Un monde de tensions et
de premiers craquements. 1931
marque en effet l'apogée de la
présence étrangère en France.
Ils sont alors 2,8 millions,
dont 800 000 Italiens, soit 6,9
% de la population
métropolitaine : mineurs,
ouvriers, paysans. Loin du
tintamarre de l'événement, leur
présence s'est imposée, avant,
pendant et après la première
guerre mondiale, silencieuse et
massive. Au travail, d'abord,
mais aussi dans les loisirs, le
logement, la culture.
Colonisation, immigration :
tout le parti pris de
l'exposition tient précisément
dans ce souci de faire résonner
les deux phénomènes. Là-bas,
dans ces terres d'outre-mer, où
se côtoient Français, étrangers
et surtout " indigènes "
privés de droits. Ici, où
cohabitent travailleurs,
non-travailleurs et réfugiés. La
prétendue mission civilisatrice
glorifiée par les oeuvres d'art
et les plans somptueux, d'un
côté ; les images et objets du
quotidien, de l'autre, à
commencer par cette mosaïque de
papiers d'identité : visages
anonymes, inconnus, au milieu
desquels apparaît un jeune
Espagnol sans moustaches nommé
Salvador Dali.
Immigration de travail,
immigration politique et même
immigration de transit, vers les
Etats-Unis ou l'Amérique du Sud
: l'exposition s'emploie à
incarner la complexité du
phénomène. Dans les mines,
Français et étrangers luttent
côte à côte, mais ailleurs se
multiplient les manifestations
xénophobes ou antisémites. La
presse livre ici son habituel et
efficace témoignage. Plus
édifiant, la Cité expose les
travaux " scientifiques " de
Georges Mauco et sa thèse sur le
degré d'assimilabilité des
différentes " races ". Dix ans
plus tard, le régime de Vichy
saura en faire usage.
Pour l'heure, nous sommes
encore en 1931. Dans les allées
du bois, éléphants et
dromadaires éblouissent un petit
garçon nommé François Cavanna.
L'écrivain en livre le
témoignage sonore. A quelques
centaines de mètres, dans le 12e
arrondissement, un immeuble
poursuit sa vie de tous les
jours. Une grande installation
reconstitue les appartements,
étage par étage. De haut en bas
: une cuisinière française ; un
manoeuvre algérien ; un maçon
italien ; une blanchisseuse, un
employé d'hôtel et un employé du
gaz, tous français ; un marchand
ambulant chinois ; un manoeuvre,
chinois encore... On rêve de les
entendre se parler,
s'interpeller, ou plaisanter
" Va donc, indigène ! - Chez
toi, étranger ! "
Lors de son inauguration,
l'an dernier, la Cité de
l'histoire de l'immigration
s'était vu reprocher de ne pas
lier l'immigration au fait
colonial et à ses conséquences.
Huit mois plus tard, elle a
trouvé la meilleure réponse
possible : une très belle
exposition.
Nathaniel Herzberg
" 1931, les étrangers au
temps
de l'Exposition coloniale. "
Jusqu'au
7 septembre. Cité nationale
de l'histoire de l'immigration,
293, avenue Daumesnil,
Paris-12e. Tél. :
01-53-59-58-60.