Histoires en suspension
Exposition de Claude
Cauquil
du 08/10/10 au
21/10/10
Galerie Arsenec,
Atrium
Fort-de-France

Claude Cauquil a exposé
une première fois en 2001 dans le hall de
l'Atrium une série de fragments de portraits
- perchés au sommet d'une tige métallique -
intitulés Les éclats. En 2003 à la galerie
de la Véranda, l'artiste nous a fait
découvrir avec Présents !, de grands
polyptyques de personnages captés dans le
tissu de la société actuelle. En 2005
l'exposition Les chemins de l'homme
proposait une série de tableaux en noir et
blanc en hommage à la lutte des droits
civiques des noirs américains : les séries
King's Dream. Aujourd'hui, avec Histoires en
suspension, il nous plonge dans une
installation modulaire avec des portraits en
pieds, des peintures murales à main levée et
des toiles de grands formats représentant le
visage de 5 personnalités.
A l'entrée de l'exposition, nous sommes
interpellés par l'univers fascinant qu'a
créé l'artiste avec l'envahissement et la
profusion de figures de différentes
échelles. Le regardeur est témoin de ce
cortège de portraits construits à grands
traits vifs et incisifs - qui symbolisent la
particularité d'une attitude ou d'un visage.
Claude nous place devant un échiquier humain
sur lequel se jouent la scénographie et la
gestuelle des corps.
A droite, sur les murs de la galerie, on
glisse vers des portraits en gros plans
d'humanistes qui ne nous sont pas étrangers.
On reconnaît Mandela, Soeur Thérésa, Victor
Hugo, Gandhi et Aimé Césaire (dans les
pupilles de ses yeux, on devine la
cathédrale de Fort-de-France). Selon Claude,
cette série de toiles se réfère « à des
hommes qui ont eu un regard et une action
remarquables sur les injustices fiées aux
prétendues différences ». Les visages sont à
la fois volontaires et burinés : « Il y a
l'histoire des hommes sur leur tronche et
cela, j'aime le peindre », confie l'artiste.
Dans cette série, le cadrage serré
privilégie les parties supérieures du
visage. Si l'art du portrait est d'abord la
représentation d'une personne humaine, la
représentation chez Claude est centrée sur
le regard. Par cette réduction du portrait
au regard, il y a la volonté de l'artiste de
saisir une relation nouvelle entre
l'identité du sujet représenté et le
spectateur. C'est dans le regard de chaque
personnage peint que nous cherchons à saisir
le réalisme de loeuvre. Le regard donne vie
à l'image, car c'est un regard par lequel le
sujet représenté se pose et s'affirme en
face de nous. De même, derrière ces peaux
patinées et fripées, nous devinons quelque
chose qui dit la vie et la conscience du
monde. Pourtant, c'est aussi notre regard
qui est piégé par les 4 miroirs qui
renvoient notre propre image en nous
incorporant dans la scène. Claude crée à sa
façon un clin d'oeil : une magistrale mise
en abyme : un procédé qui consiste à
incruster notre image dans une scénographie.
Les 5 toiles sont peintes avec de
l'acrylique que l'artiste travaille comme de
l'huile, avec des clairs obscurs et des
glacis. L'éclairage semble faire surgir les
modèles d'une lumière épurée. Au lieu de
peindre sur une toile blanche et de
travailler l'ombre ensuite, l'artiste
commence par mettre un fond sombre. La
lumière ne peut alors venir que du
personnage lui-même : « je pose les lumières
sur un fond noir, les blancs en couleur
moyenne pour jouer sur les dégradés et les
camaïeux ».
Dans le cheminement de l'exposition, nous
pouvons rencontrer dans la partie gauche,
l'installation modulaire intitulée Strange
fruit. Le titre fait référence à une des
toutes premières chansons de Bellie Holiday
qui parle des individus victimes de
lynchages dans le sud des Etats-Unis au
siècle dernier : une métaphore comparant un
noir pendu à un arbre à « un fruit étrange »
qui donnera une « récolte amère ».
Cette pièce est composée de plusieurs
dizaines de personnages peints sur des
planches de bois (190cm x 15cm) suspendues
dans l'espace. Pour Claude : « Cette
accumulation, évoquant une forêt humaine,
joue sur la verticalité créant une rythmique
visuelle qui donne une certaine musicalité à
l'espace de mostration. C'est l'image de ces
vies suspendues au vent de l'histoire et des
intolérances, y compris les nôtres, qui a
déterminé le choix de situer ces peintures
représentant des gens de diverses époques et
origines quelque part entre terre et ciel
pour rappeler la précarité de chacun d'entre
nous face aux mouvements de l'histoire... ».
Avec cette pièce, Claude engage une
authentique liaison avec l'histoire
culturelle, humaine et sociale de notre
siècle. Il est étonnant de constater
l'infinité de nuances colorées mêlant les
multiples visages de gens de toutes les
époques et de tous les genres. Claude trouve
son inspiration partout, dans les formes
d'expression du langage corporel et de la
mimique des personnages, dans des gestes et
des attributs emblématiques qui
caractérisent la personne représentée.
Devant nos yeux, nous avons un vrai
répertoire de physionomies pris dans le vif
d'une expression et d'une action : punk,
joueurs de jazz, indiens, rasta, ménagère,
toréador, pin-up en rouge, métisse,
rappeurs. 50 autres portraits de petits
formats - chacun dans une unité de couleur -
tapissent le sol de l'installation.
L'artiste saisit, donne, reçoit, propose les
subtiles variations des relations entre les
êtres. Dans ses portraits, il insère le
"dedans" dans le "dehors".
Ensuite, sur le mur gauche de la galerie,
s'impose à notre regard une magistrale
peinture murale intitulée : les géants.
Solidaire de l'espace d'exposition, elle en
est un prolongement pour une troisième
dimension. Depuis de nombreuses années,
Claude s'intéresse aux villes et aux
habitants, à leur cadre de vie, à
l'incursion de la couleur et de la poésie
dans les rues. Cet art muraliste - si
typiquement mexicain - se retrouve aux
débuts des années 70 dans de grandes villes.
Il est porteur des revendications des
minorités (Blacks et Chicanos) qui n'ont pas
la puissance financière pour s'exprimer et
ne trouvent que les murs pour revendiquer.
Ici, les personnages semblent pris dans leur
vie quotidienne, comme des instantanés.
Nous devinons dans ces peintures, les
subtiles variations des relations entre les
êtres. Chez Claude Cauquil, l'inaudible
empiète sur le perceptible, l'invisible sur
le visible, l'obscur sur le connu. Nous
pouvons y voir de la tendresse, de la
complicité, de l'abandon ou de la sympathie
... A nous de poursuivre ces visages qui ne
cherchent pas à tout livrer mais plutôt à
proposer. A nous de comprendre que ces
histoires en suspension nous laissent libres
- avec notre imaginaire - de prolonger la
proposition de l'artiste « À chaque période
dans une civilisation, sont désignés des
étrangers, des hommes et des femmes que l'on
exclut. Il y a les Juifs, les Arabes, les
Roms, les Noirs: une communauté devient
alors responsable de tous les maux ».
Sophie Ravion d'Ingianni - sophie.dingianni@wanadoo.fr