La récente
exposition
au Grand
Palais
«Picasso et
les maîtres»
conviait à
la table
d'un ogre
dévoreur de
peinture
ancienne.
Ici, au
Musée Granet
d'Aix-en-Provence,
uni à
Cézanne, le
Minotaure
joue plus
moderato
cantabile
que molto
espressivo.
La
scénographie
d'Yves
Kneusé,
dépouillée,voire
austère,est
à l'image du
rapport
entretenu
par le cadet
à l'aîné,
par
l'inventeur
du cubisme à
l'obsédé des
facettes.
Elle est à
l'image du
château de
Vauvenargues
et de sa
rude et
paisible
garrigue. Le
vert sombre
et vibrant
des
feuillus,
propice à la
méditation,
règne.
Face à celui
qu'il
n'appela
toujours que
«Monsieur
Cézanne»,
qu'il
reconnut
comme son
«seul et
unique
maître»,
qu'il n'osa
jamais même
rencontrer,
Picasso
n'est plus
le
flibustier
extraverti
conquérant
de Menines
ou de Femmes
d'Alger.
S'il gravit
la montagne
Sainte-Victoire
plus d'un
demi-siècle
après la
mort de
l'ermite des
carrières de
Bibémus et
de la
colline des
Lauves,
c'est par le
versant
nord. Comme
n'osant
toucher à la
face sud,
celle desà-pics
dangereux,
celle
qu'avait
diffracté
Cézanne à
près de 80
reprises,
révolutionnant
alors l'art
d'une
manière
irréversible.
«Lorsqu'il
réfléchit à
Cézanne qui
fut le plus
cultivé des
impressionnistes,
Picasso ne
se met pas
en avant, ne
songe pas
comme
souvent à
créer son
personnage.
Ce qu'il
retient
avant tout,
c'est le
penseur
réfléchissant
à la
peinture»,
dit Bruno
Ely,
directeur du
musée et
commissaire
de cette
exposition
lacunaire
qui, par
l'alternance
de peintures
et de
dessins,
réussit à
étayer son
propos.
Celle-ci est
construite
en quatre
points et
sur deux
niveaux. Au
rez-de-chaussée,
Picasso
pousse et
s'imprègne
des
techniques
de Cézanne
(sens des
valeurs,
touche
structurante,
déséquilibres
permanents
qui font
qu'au final
la
composition
s'équilibre)
comme de ses
thèmes
(Arlequin,
le compotier
de
porcelaine
blanche, le
fumeur de
pipe). On
sent qu'il
aime. Granet
accueille
ainsi trois
des quatre
Cézanne du
Minotaure.
Manque tout
de même le
plus beau,
Le Château
noir, déjà
venu en
2006.
Voici un
concentré de
la période «vauvenarguienne»
de Picasso.
Une période
plus courte,
moins connue
et appréciée
que la
bleue, la
rose ou la
cubiste, et
pourtant
pleine de
bonheur et
de vitalité.
L'homme a 77
ans passés
et retrouve
dans le
cadre de
travail du
Provençal
une nouvelle
jeunesse. Il
peint par
neuf fois
son
dalmatien au
pied d'un
buffet Henri
II (quatre
toiles sont
réunies). Ce
meuble, une
«cochonnerie»
qu'il a
achetée pour
le château
et qui s'y
trouve
encore, le
fascine. Son
décor
baroquisant
sans doute.
Une ombre
tutélaire
Et puis il
laisse
aussi, chose
rare chez
lui, des
paysages.
Trois fois
le village
de
Vauvenargues
(pas la
montagne
donc). À Aix
manque le
plus
intéressant,
Nu sous un
pin, resté
au Musée de
Chicago, où
la
Sainte-Victoire
se devine
sous la
femme.
Cézanne
n'avait pas
de telles
préventions.
Son ombre
tutélaire
devait peser
lourd, même
pour un cou
de taureau.
En 1958,
Picasso
fanfaronne :
«J'ai acheté
la
Sainte-Victoire
de Cézanne
!» «Laquelle
?», demande
son marchand
Kahnweiler
pensant
qu'il s'agit
d'un
tableau.
«L'original»,
répond
l'Espagnol.
«Son hommage
consiste à
ne surtout
pas évoquer
explicitement
Cézanne»,
écrit Bruno
Ely.
Après
«Cézanne en
Provence» en
2006, ses
450 000
visiteurs et
ses 60 M€ de
retombées
pour la
communauté
d'agglomération,
le succès
sera-t-il
encore plus
fort ? Bruno
Ely est
confiant.
«La famille
Picasso
s'est
montrée très
généreuse,
avec une
quarantaine
d'oeuvres
inédites»,
fait-il
valoir. Et
certains
musées ont
consenti des
prêts
exceptionnels,
comme ce
splendide
Arlequin de
Cézanne qui
a rarement
quitté la
National
Gallery de
Washington.
En
prévision,
au Musée
Granet, la
billetterie
a été
dédoublée.
»
L'EXPOSITION
EN IMAGES -
Picasso et
Cézanne,
deux
prodiges
face à face