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CAPC : les vides du dossier

Après la mise en examen du directeur, les deux commissaires d'une exposition sur l'art et l'enfance qui a eu lieu à Bordeaux en 2000 sont convoqués mardi par le juge d'instruction. Les charges semblent étonnamment faibles

 

La polémique sur l'art et la pornographie s'apprête à rebondir. Les deux commissaires de l'exposition " Présumés innocents " sont convoqués, mardi 19 décembre, par le juge d'instruction bordelais Jean-Louis Croizier. Six ans après les faits, Marie-Laure Bernardac, aujourd'hui conservatrice au Louvre, et Stéphanie Moisdon-Tremblay, critique d'art, se voient reprocher le caractère " pornographique " d'oeuvres présentées au CAPC de Bordeaux du 8 juin au 1er octobre 2000.

Cet épisode intervient un mois après la mise en examen de l'ancien directeur du CAPC, Henry-Claude Cousseau, pour " diffusion de message violent, pornographique ou contraire à la dignité, accessible à un mineur " et " diffusion de l'image d'un mineur présentant un caractère pornographique ".

La personnalité de M. Cousseau, directeur de l'Ecole nationale des beaux-arts, à Paris, et le caractère inédit de l'affaire avaient créé une vive émotion dans le monde culturel (Le Monde du 23 novembre). Pour l'avocat des deux femmes, Me Emmanuel Pierrat, le trouble devrait continuer. " Si Henry-Claude Cousseau a été mis en examen, il n'y a aucune raison que mes clientes ne le soient pas, estime-t-il. Pourtant le dossier est vide. "

L'examen des diverses pièces et témoignages, que Le Monde a pu consulter, laisse effectivement apparaître des charges particulièrement faibles. Dès le 13 juin 2002, dans le procès-verbal de synthèse, les gendarmes de la section de recherche de Bordeaux indiquaient : " La principale difficulté au cours de cette enquête est l'absence de constatation sur les lieux mêmes au moment de l'exposition. Malgré la fourniture du plan de l'exposition et de quelques clichés photographiques, il nous a été impossible de rechercher et de rassembler des éléments matériels probants. " Quatre ans plus tard, rien n'a changé.

Sur les 70 artistes exposés, 21 ont été poursuivis par l'association de protection de l'enfance La Mouette, dans une plainte avec constitution de partie civile déposée le 24 octobre 2000. Parmi lesquels les plasticiens français Christian Boltanski et Annette Messager, ou les photographes américaines Nan Goldin et Cindy Sherman. Mais aussi Robert Mapplethorpe... mort en 1989.

Mais, faute d'avoir lancé les poursuites pendant l'exposition, les plaignants ne disposent que du catalogue. Certaines oeuvres exposées n'y figurent pas. D'autres, reproduites, n'étaient pas exposées. Aussi les gendarmes ont-ils concentré leur travail sur deux oeuvres qui " se dégagent nettement des autres en raison de leur caractère sexuel, voire violent " : l'installation Le Tunnel, de l'Autrichienne Elke Krystufek, et les dessins du Suisse Ugo Rondinone.

PIÈCES MYSTÉRIEUSES

M. Croizier a interrogé M. Cousseau sur d'autres oeuvres, dont un célèbre portrait de Louise Bourgeois par Mapplethorpe de 1982. L'artiste américaine y pose, il est vrai, avec sous le bras un phallus en latex, qu'elle a intitulé Fillette...

Les pièces de Krystufek et Rondinone restent mystérieuses. La police viennoise a interrogé Elke Krystufek, qui a assuré que son oeuvre avait été " détruite ". N'en reste que le catalogue de l'exposition, deux photos du fameux Tunnel, et trois témoignages décrivant un film dans lequel l'artiste se livre à une " masturbation publique ".

Il en va de même d'Ugo Rondinone. Sur les dix-huit dessins d'enfants, parfois affublés de sexes d'adultes, exposés à Bordeaux, la justice en a retrouvé trois, figurant dans le catalogue et dans un album vendu sous blister à la librairie du musée. " Mes clientes ne répondront que sur ce qui était exposé ", avertit Me Pierrat. Il apparaît donc difficile de déterminer le " caractère pornographique " des oeuvres.

Une fonctionnaire de la brigade des mineurs, qui avait visité l'exposition " à titre personnel ", a dit aux gendarmes n'avoir constaté " aucune infraction au code pénal ". Elle a ajouté que son chef, qui s'y était également rendu, n'y avait pas davantage trouvé à redire.

Plus ennuyeux encore, le dossier n'établit aucun contact entre des enfants et les oeuvres contestées. " Des dispositions visant à l'éviter avaient été prises ", insistent les gendarmes : un avertissement à l'entrée de l'exposition, une signalétique colorée et un gardien en faction devant les deux salles problématiques. Les gendarmes soulignent qu'" on ne peut être formel sur la totale efficacité du dispositif ". Mais aucun témoignage ne permet pour l'heure d'affirmer le contraire. Exception faite de Me Christine Maze, avocate de La Mouette, qui a indiqué au Monde qu'elle avait visité l'exposition accompagnée d'un enfant de 18 mois. " Dans le fameux Tunnel, il y avait d'autres enfants. C'est là tout le problème. Nous ne portons pas d'appréciation sur la pornographie. Notre souci, c'est l'usage de l'enfant et son accès à de telles images. "

De nombreuses visites scolaires ont été réalisées. Un parcours particulier avait été préparé. Contactés par les gendarmes, les 45 enseignants concernés se sont déclarés satisfaits, voire enthousiastes. Deux animatrices d'un centre social ont été " choquées ", pendant leur visite de formation ; elles n'ont donc pas voulu accompagner d'enfants.

Pour Me Pierrat, l'affaire est " promise au fiasco ". Me Maze, au contraire, se dit sereine : six ans après la plainte, " l'affaire ne fait que commencer ".

Nathaniel Herzberg

© Le Monde du 19 décembre 2006


La ville de Bordeaux ne paiera pas les frais

Contrairement à ce qu'elle avait annoncé le 16 novembre, la ville de Bordeaux ne prendra pas en charge les frais de défense des fonctionnaires poursuivis. Dans une lettre transmise à l'avocat de M. Cousseau, Me Richard Malka, et au défenseur de Mmes Moisdon et Bernardac, Me Emmanuel Pierrat, la municipalité se déclare " incompétente " : un revirement de jurisprudence du Conseil d'Etat, datant de décembre 2005, attribue la responsabilité de cette prise en charge à la collectivité dont relève le fonctionnaire au moment de sa demande, et non au moment des faits.