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Belles pièces de Monet

Exposition à New
York d'une soixantaine de tableaux
du maître impressionniste, dont
certains n'ont jamais été montrés au
public.
Par Vincent NOCE
Envoyé
spécial à New York
Claude Monet
(1840-1926). A tribute to Daniel
Wildenstein and Katia Granoff
Galerie Wildenstein, 19 East
64th Street, New York NY 10021.
Rens. : (00 1) 212 879 05 00.
Catalogue : 65 €, au Wildenstein
Institute, 57, rue La Boétie,
75008 Paris ou c.jacir@wildenstein-institute.fr
«Regardez,
c'est une honte.» Dans
l'hôtel particulier de la
rue La Boétie, Daniel
Wildenstein ne mâchait pas
ses mots en montrant des
photos de la tombe,
effectivement en piteux
état, de Claude Monet à
Giverny. Ce grand marchand
d'art vouait une admiration
sans bornes au peintre, dont
il aurait voulu voir
transférer le corps au
Panthéon. Il lui consacra
des décennies de recherches,
pour former un catalogue
raisonné de près de 3 000
oeuvres.
Ayant vécu
quatre-vingt- six ans, Monet
était, disait aussi Wildenstein,
un des très rares à avoir été
«grand au début, grand au
milieu et grand à la fin». Et,
comme le montre cette exposition
américaine, il est resté fidèle
à un motto : la
couleur. Cette «satanée
couleur» dont son
professeur classicisant, Charles
Gleyre, faisait pourtant tout
pour éviter qu'elle «ne
tournât la tête des élèves».
Unique. Guy Wildenstein
a voulu cette exposition en
hommage à son père Daniel, et à
Katia Granoff, qui valorisa l'oeuvre
tardive du peintre grâce à sa
relation avec son fils, Michel
Monet. Cette monographie
«digne d'un musée», selon
les mots du New York Times, ne
voyagera pas. Elle est unique :
Joseph Baillio, vice-président
de la galerie, présente une
soixantaine de tableaux, dont
plus de la moitié proviennent de
collections privées. Une
douzaine ont été très peu ou
même jamais vus. Il est vrai que
la maison Wildenstein est bien
placée, puisqu'elle en a vendu
un nombre honorable. Georges
Wildenstein, le père de Daniel,
a aussi offert au Louvre, en
1956, un fragment du
Déjeuner sur l'herbe, oeuvre
monumentale que Monet avait
voulue pour le Salon de 1866,
mais resta inachevée.
La plupart
des toiles viennent des
Etats-Unis. Les Américains
furent en effet les premiers à
collectionner le grand peintre
français, depuis l'exposition
montée en 1886 à Madison Square
par le galeriste Paul
Durand-Ruel. Deux n'ont jamais
été présentées au public depuis
sa mort, dont une vue de parc à
Sainte-Adresse où l'on voit son
père lisant le journal dans une
ombre nettement découpée. Lors
de l'été 1867, passé dans la
région havraise avec sa famille,
à 27 ans, Claude Monet a ainsi
réalisé plusieurs paysages avec
une palette claire, dont la
Terrasse à Sainte-Adresse (aujourd'hui
au Metropolitan), considéré
comme une préfiguration de
l'impressionnisme.
Légende. Déjà, une
peinture de 1864 montre un jeune
artiste remontant la plage avec
son chevalet. On pourrait
également y voir une première
affirmation du «travail en
pleine nature», appelé à
devenir le credo de
l'impressionnisme, au point d'en
devenir une légende. Monet y
prit plus que sa part, allant
jusqu'à prétendre à un
journaliste qu'il « n'avait
jamais eu d'atelier». «Mon
atelier, c'est ceci», lançait-il
en montrant la Seine et ses
collines. Les études montrées à
l'exposition suggèrent une
réalité différente de cette
«peinture spontanée» :
Monet, qui n'a certes jamais
manqué d'atelier, réalisait en
plein air de nombreuses études,
qu'il ramenait à l'intérieur où
il composait ses grands paysages
achevés.
En 1871, lors
d'une visite aux Pays-Bas, il
s'attaque à ce qui va devenir le
thème de sa vie, et culminer
dans les Nymphéas : les
reflets dans l'eau. La
Lectrice est une des
oeuvres les plus émouvantes avec
sa robe grise parcourue d'un
frottis de rose, baignée d'une
lumière filtrée par les arbres,
les herbes et fleurs au premier
plan traitées en touches
nerveuses. On retrouve ce brio,
et les premiers empâtements,
avec les champs d'Argenteuil, le
vent soulevant une robe blanche
au-dessus des blés. Le
naturalisme de Monet s'affirme
comme un effet de sensations,
loin du réalisme de son maître
Boudin.
En 1876, il
réalise une vue des Tuileries
d'un cinquième étage de la rue
de Rivoli, inaugurant ces
panoramas animés de Paris, de
surplomb, qui se répandront plus
tard dans le siècle. De même
qu'il innovera en faisant
dévaler le torrent de la Petite
Creuse, en une vue rabattue,
sans horizon. Monet fait jaillir
de sa palette «tous les
incendies et décompositions de
la lumière, tous les jeux de
l'ombre, toutes les magies de la
lune et tous les évanouissements
de la brume», écrira en
1884 devant ces paysages Octave
Mirbeau, le premier auteur à
l'avoir compris.
Eloquence. De Chicago
est venu un autre «paysage», de
la gare Saint-Lazare cette fois,
où Monet avait réussi à faire
poser pour lui des locomotives
afin de s'attarder sur le nuage
grisé s'échappant de leur
cheminée noire. D'une collection
européenne, un des plus beaux
exemples de la suite des
Débâcles, «beauté navrante» (selon
les mots de sa compagne Alice)
du spectaculaire dégel de la
Seine de janvier 1871, aux tons
acier scintillant de touches
colorées.
Avec autant
d'intensité que d'éloquence,
surmontant ses sautes d'humeur
et même ses mouvements
d'abandon, Monet retravaille
constamment son propos. Des
suites des vues différentes
d'un même site , il passe à
partir de 1890 aux séries d'un
même sujet, cherchant à capter
l'action changeante de la
lumière selon le temps et les
heures. L'exposition en présente
des spécimens, d'allées de
peupliers, de la cathédrale de
Rouen ou de meules, dont un
collectionneur a prêté une des
plus étincelantes, dans les
tonalités bleutées et orangées.
En revanche, ses paysages de la
Méditerranée en 1884 le montrent
bien moins à l'aise, ses plages
de couleurs semblant s'affadir
devant les ombres accusées et la
lumière blanche du Midi.
Les tableaux
inachevés de son atelier ne sont
pas les moins saisissants, comme
cette maison vénitienne ramenée
à une tache carmin, ou cette vue
de Leicester Square qui
s'embrouille de couleurs. Les
variantes se font
incandescences, les empâtements
forment une véritable croûte, la
vision de la composition, très
construite en fait, change selon
qu'on s'approche ou s'éloigne de
la toile. Prêté par un
collectionneur, le Chemin
des saules pleureurs à
Giverny jaillit en une explosion
chromatique, dans laquelle Monet
pousse la figure à son bord
extrême.
© Libération
02 & 03 juin 2007
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