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La banlieue, friche bénie pour l'art contemporain



Et si c'était en banlieue parisienne que battait le mieux le jeune cœur de l'art contemporain ? Dispersés sur toute l'Ile-de-France, une vingtaine de centres d'art s'y emploient activement. Et, à l'initiative du réseau Tram créé en 1981, une vaste opération baptisée "Hospitalités" les réunit cet automne. Chaque samedi, des bus vous emmèneront ainsi à la découverte de projections, de performances, de débats, et bien sûr d'expositions.

Le bout du monde ? Beaucoup de ces micro-institutions sont à quelques minutes de RER du centre de Paris. Dans une abbaye cistercienne ou un supermarché, un château ou une quasi-MJC, surgissant d'un terrain vague ou se noyant dans le dense tissu urbain... Impossible d'en dresser la typologie. Chaque initiative a son identité et ses fragilités. Ses dadas, et son budget (plutôt restreint). Seul point commun : la plupart brillent par leur généreuse radicalité, couveuses des plasticiens de demain.

Loin des blockbusters, la marge se permet des libertés que Paris s'interdit trop souvent. "Nos lieux excentrés sont moins soumis au "poids moral" que les institutions parisiennes, et sont davantage dans un rapport éthique à l'expérimentation, dans l'espoir d'ouvrir d'autres perspectives", résume Pierre Bal-Blanc, directeur du Centre d'art contemporain (CAC) de Brétigny-sur-Orge.

Photo à Pontault-Combault, art numérique à Saint-Denis... Les tâches sont bien réparties. Et tout le spectre de la jeune création se voit couvert, de manière à chaque fois subjective. C'est ainsi que Lionel Balouin, directeur de la galerie Manet de Gennevilliers, a le chic pour dénicher les plus prometteurs des artistes français : il a offert leur première monographie au duo Dewar & Gicquel, dont les sculptures incongrues connaissent depuis un beau succès. Inaugurées il y a trois ans, Les Eglises, à Chelles, lui emboîtent le pas avec allégresse : on a pu y voir, à peine sorties du Salon de Montrouge, les toiles de Farah Atassi que les collectionneurs s'arrachent aujourd'hui.

Directrice de la Ferme du Buisson de Noisiel, Julie Pellegrin n'hésite pas à inviter le plus pointu des curateurs londoniens, Mathieu Copeland, pour réaliser un mois entier de performances. Quant aux cartons d'invitation, onglets, calendriers et autres estampes produites avec tant d'imagination par le Centre national de l'estampe et de l'art imprimé (Cneai) de Chatou, la collection en a été achetée en intégralité (plus de 500 numéros) par l'Etat en 2010.

L'inattendu ? Beaucoup des directeurs tentent d'en faire leur quotidien. Le Micro Onde de Vélizy accueillait en juillet un banquet des plus fins, 80 plats concoctés par le gourmand éditeur Fabien Vallos. En 2010, le centre s'était permis de produire le premier spectacle chorégraphique du plasticien Emmanuel Lagarrigue : "Ce sont eux qui ont eu l'idée, pas moi, et ils m'ont donné une possibilité inédite d'investir un plateau plus grand que celui du Théâtre de la Ville, dans une liberté absolue", se souvient l'artiste. Commissaire invitée de la Maison pop'de Montreuil, structure pourtant fragile, Raphaël Jeune invite les artistes à ne "surtout pas faire d'exposition".

Dans ces contextes particuliers, la médiation s'élève au rang d'art. De multiples initiatives aident la population locale à franchir le pas et à aiguiser son esprit. Le Mac/Val de Vitry-sur-Seine en est le meilleur laboratoire : "Les oeuvres n'ont pas toutes une évidence, et celles qui sont bavardes sont rares", explique Alexia Fabre, sa directrice. "Nous donnons donc beaucoup la parole aux artistes, par le biais d'audioguides, de fictions. Et surtout, nous trouvons des chemins de traverse : visites gustatives, musicales, scientifiques, poétiques..."

A Brétigny, Pierre Bal-Blanc a lui aussi une tactique pour ne pas renoncer aux exigences de sa programmation : "Je choisis des artistes désirant impliquer la collectivité, qui font naître l'oeuvre à partir du terrain où ils expérimentent. Tous les publics de proximité sont donc impliqués, participent à des tournages, aident à la réalisation des oeuvres." Directrice de la Galerie de Noisy-le-Sec, Marianne Lanavère développe une stratégie assez proche : "Je m'adresse autant aux voisins qu'aux curateurs étrangers, et je traite de manière équitable ces deux échelles a priori opposées. Nous travaillons avec les associations du quartier, les centres médicaux, les écoles. Nous les invitons, mais nous allons aussi chez eux, pour des expositions hors les murs. Et chaque visiteur est, s'il le souhaite, accompagné dans sa visite." Du sur-mesure, dont bénéficie chacun des 11 000 visiteurs annuels, et qu'autorise le soutien apporté par la ville, mais aussi la région, le département et l'Etat, "un très bon équilibre pour les négociations".

Quand elles sont subventionnées par une tutelle unique, la situation est souvent plus difficile. C'est ainsi que Judith Quentel s'est vu débarquer du Château de Chamarande, géré par le seul conseil général de l'Essonne, après six ans de bons et loyaux services durant lesquels elle a su attirer des pointures comme Philippe Ramette ou Daniel Buren. "A chaque élection, nous devons faire un énorme travail avec les élus afin qu'ils s'emparent de cet outil dont ils pensent, a priori, que c'est un lieu de Parisiens", confirme Marianne Lanavère, à Noisy-le-Sec.

Paradoxalement, la haute qualité de ces programmations attire davantage l'attention des professionnels étrangers que celle des Parisiens. L'exemple de Pierre Bal-Blanc est parlant. Parmi les meilleurs experts de la performance, ce dernier a renouvelé le genre en réalisant de véritables bouquets de happenings qui ont séduit la Tate Modern de Londres ou la Biennale de Berlin. Seuls les musées parisiens semblent le trouver trop exotique. Même succès international pour Claire Le Restif, qui travaille avec l'Allemagne ou la Turquie. Et consécration pour les Laboratoires d'Aubervilliers, que le commissaire Okwui Enwezor, auteur de la Documenta 11, rallie à sa triennale du Palais de Tokyo au printemps 2012. Mérite de ce regard étranger : nous rappeler que, si le Grand Paris demeure un fantasme, dans le domaine de l'art, le défi n'est pas loin d'être relevé.
"Hospitalités". Du 24 septembre au 12 décembre, pendant 12 samedis, l'association Tram propose 12 parcours en bus à travers l'Ile-de-France. 6 €. Inscription et programme : Tram-idf.fr. Tél. : 01-53-34-64-15 .


Emmanuelle Lequeux
Article paru dans l'édition du 27.09.11 Le monde