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La fabrique de la culture
L'art tribal, nouveau terrain de prospection
de l'art contemporain
Bombay, New Delhi et Bhopal Envoyée spéciale
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On les appelle les
Adivasi, les autochtones, ou encore parfois
les "peuples de la nuit". Premiers habitants
de l'Inde, ces aborigènes sont restés
jusqu'à aujourd'hui dans les marges du pays.
S'abritant dans les forêts, les montagnes,
hors du système de caste hindouiste, ils
sont près de soixante millions. Une variété
infinie de cultures et de langues. Pire que
les intouchables, Gond, Kondh, Naga ou Warli
restent des tribus oubliées.
Et pourtant de leurs mains naissent des
trésors : masques symbolisant les éléments
naturels, sculptures rituelles de la déesse
mère, effigies de bois du culte ancestral
des Bhuta au Karnataka... Le Musée du quai
Branly met à jour dans l'exposition "Autres
maîtres de l'Inde", du 30 mars au 18
juillet, près de 400 pièces de tout le pays,
des îles Nicobar à l'Etat de Madhya Pradesh.
Le parti pris ? Démontrer que ces pièces
constituent, au-delà d'un artisanat, de
véritables oeuvres d'art. C'est aussi
généreux que délicat. "Il faut entendre les
battements de coeur de l'Inde rurale, pas
seulement ceux de l'Inde des temples",
explique Vikas Harish, conseiller
scientifique de l'exposition. Selon le
docteur Jyotindra Jaïn, son co-commissaire
avec Jean-Pierre Mohen, c'est le système
colonial, le même qui a christianisé ces
populations animistes, qui les a relégués au
rang d'artisans : enracinés dans des
traditions restées inchangées. Ils ont ainsi
été privés du droit à se revendiquer comme
de vrais artistes : à savoir des créateurs
faisant preuve de singularité, sensibles aux
évolutions du monde.
Pourtant, "dans le système pré-colonial,
l'opposition manichéenne entre art et
artisanat n'existait pas, relève le docteur
Jaïn. C'est le discours colonial qui a
commencé à considérer que les Indiens
étaient incapables de produire de l'art,
dans le sens de quelque chose porté par
l'innovation et l'originalité".
Dans son pays, le docteur Jaïn a beaucoup
oeuvré pour la reconnaissance de la
production des Adivasi : il leur a offert,
il y a treize ans, un superbe musée à New
Delhi, le National Crafts Museum. Son combat
de chaque jour : "Combler les immenses
lacunes du discours critique concernant cet
art, et montrer que, contrairement à
l'esthétique hindoue, les sociétés tribales
n'avaient pas de canons artistiques figés -
leurs oeuvres possédaient souvent une grande
spontanéité expressive. Cela ne fait qu'une
quinzaine d'années qu'on commence à en être
conscient."
Un grand ethnologue, Verrier Elwin
(1902-1964), marié à une femme gond, a
beaucoup fait pour la reconnaissance de
cette forme de création. Il publie deux
livres fondamentaux, sur l'art des régions
centrales et celui de l'Arunachal, au
nord-est du pays. Mais à sa mort en 1964,
restait encore beaucoup à faire.
Il faut attendre la fin des années 1970 pour
que le gouvernement indien prenne conscience
de la trop grande marginalité des Adivasi et
institue pour eux un système de
discrimination positive. A Bhopal, un musée
fondamental, le Bharat Bhawan, est dévolu à
leur art depuis 1981.
Reste à inventer un discours critique qui
accompagne ces créations au statut hybride.
"J'aimerais que cette distinction inepte
entre "artiste urbain" et "artiste tribal"
disparaisse, milite Dayanita Singh, fameuse
photographe indienne. Un artiste est un
artiste, c'est tout." On ne peut pas dire
que tous ces artisans sont artistes, mais il
y a des artistes parmi eux, nuance Rashmi
Poddar, rédactrice en chef de la revue d'art
Marg. "Je suis sûre que bientôt, ces
derniers entreront dans les musées d'art
contemporain, comme les bronzes de l'ethnie
Bastar qui sont déjà vendus très chers."
Occidentaux ou Indiens, quelques
collectionneurs s'intéressent en effet à ces
productions, comme Dominique de Villepin,
alors qu'il était en poste en Inde au début
des années 1990. "La distinction entre art
et artisanat était valable au XXe siècle,
plus aujourd'hui, analyse un collectionneur
indien, Adipya Ruia. Je suis las de l'art
classique, avec toutes ses codifications.
L'art tribal est plus direct, honnête, il
naît du coeur et se permet des licences
interdites dans l'art hindou."
Au fin fond de la campagne du nord de
Bombay, au pied d'une montagne sacrée, Jivya
Soma Mashe est indifférent à ces questions.
De ses doigts, armés d'un bâton de bambou
trempé dans une mélasse de riz, naissent
myriades d'êtres humains, légendes de
pêcheurs, tigres en cage, oniriques mondes
souterrains. Dans sa modeste cahute, cet
artiste d'origine warli vend ses toiles sur
bouse de vache pour une centaine d'euros.
Exposées en Allemagne, en Russie, en
Grande-Bretagne, elles s'échangent
aujourd'hui sur le marché de l'art
international contre... 10 000 euros, sans
qu'il n'en sache rien. Héritier des peintres
pariétaux, il s'est saisi de cet art,
normalement réservé aux femmes, en
s'inspirant des changements du monde
contemporain. Un artiste ? Sans aucun doute.
Mais on ne peut dire que ce soit le cas de
tous les créateurs montrés au Quai Branly :
que penser de ces sculptures de chevaux de
terre cuite hâtivement peinturlurées et
produites à la chaîne qui ornent les jardins
du musée à l'occasion de l'exposition ?
Artistes ou artisans, les créateurs adivasi
n'ont peut-être pas tout à gagner à ce que
se porte sur eux un regard trop
politiquement correct.
"Autres maîtres de l'Inde",
Musée du quai Branly. 37, quai Branly,
Paris-7e. M° Alma-Marceau. Tél. :
01-56-61-70-00. Du 30 mars au 18 juillet.
Mardi, mercredi et dimanche de 11 heures à
19 heures ; jeudi, vendredi et samedi de 11
heures à 21 heures. De 5 € à 7 €.
Quaibranly.fr
Emmanuelle Lequeux
Dans une harmonie de bleu et de vert
pointilliste
L'une des stars de l'exposition du Musée du
quai Branly est Jangarh Singh Shyam
(1962-2001), de l'ethnie gond. En 1989, il
avait déjà participé à l'exposition "Les
magiciens de la Terre" au Centre Pompidou.
Elle mêlait art contemporain occidental et
non occidental.
En 1996, le Parlement du Madhya Pradesh à
Bhopal invite Shyam à réaliser des fresques
murales dans son patio. Un geste symbolique
fort dans cet Etat qui abrite nombre des
tribus du pays, en les mettant, avec cette
fresque, au coeur du système démocratique.
Un tigre aplati, des oiseaux palpitants,
mais aussi des avions s'y dégagent dans une
harmonie de bleu et de vert pointilliste,
empruntée aux Aborigènes australiens
rencontrés lors d'un voyage.
En 2001, Shyam, en résidence au Japon, se
suicide, laissant son ethnie orpheline d'un
grand artiste.
Article paru dans l'édition du 28.03.10 Le
Monde
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