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Dans un monde globalisé en voie de
financiarisation où tout doit rapporter le plus
d’argent possible, l’art n’échappe pas à la
règle. Il est considéré comme un business
quelconque. Ses acteurs traditionnels, les
artistes, les intellectuels, les galeristes, les
critiques sont aujourd’hui inaudibles,
invisibles. Pourtant, la majorité de ces
professionnels continuent de faire leur métier,
vivent de leur travail, souffrant en silence de
l’indifférence de la presse qui ne parle que de
la dimension financière du commerce de l’art ;
composante forte bien entendue, à laquelle on ne
peut cependant le réduire. «Jackpot»,«flambe
artistique»,«collectionneurs
prescripteurs»,«plus-values spectaculaires» sont
devenus des mots usuels pour rendre compte des
foires d’art contemporain. Les records
accrochent le lecteur : «24 millions d’euros en
deux heures»,«Des bulles en or sous le marteau
des commissaires-priseurs». Des chiffres,
beaucoup de chiffres, jusqu’à l’ivresse,
jusqu’au vertige, jusqu’au dégoût ! Ces dérives
du monde de l’art me poussent à sortir de ma
réserve. Moi qui, depuis plus de trente ans,
suis galeriste à Paris et à New York,
commissaire de plusieurs expositions
institutionnelles en France et à l’étranger,
j’en perds mon latin. L’argent est devenu
l’unique critère de jugement. La presse ne parle
que des locomotives, montant en épingle des
marchands surpuissants, dirigeants de véritables
empires commerciaux. Ces personnalités
hypermédiatisées caracolent en tête de tous les
classements. L’art donne lieu à classement !
Certains journaux publient des listes : les
cinquante voire les cent acteurs
incontournables. Comme les grandes fortunes ou
les meilleurs produits boursiers, les
«personnalités les plus influentes du monde de
l’art» ont leur palmarès. Mais le rôle d’une
presse n’est pas de faire la course au
sensationnalisme. Les articles parlant de la
dimension historique ou culturelle d’une
manifestation se font rares. Il existe bien
entendu un marché de l’art et il est normal de
dire combien coûte ce qu’on y échange, mais il
ne s’agit tout de même pas de pétrole ! L’art
n’est pas une marchandise comme une autre, ce
n’est pas un produit boursier. Mais les prix
atteignent de tels sommets qu’ils saturent
l’information. Posséder de l’art contemporain
étant devenu un signe extérieur d’appartenance à
la classe des grands de ce monde, tous les
nouveaux riches en veulent. Les médias
spécialisés dressent les portraits d’hommes qui,
ayant fait de rapides fortunes, achètent en
quantité stupéfiante des œuvres d’art. Leur
méthode est atterrante : acheter n’importe quoi,
de n’importe qui, à n’importe quel prix. Puis,
s’en débarrasser au plus vite dès qu’ils ont une
meilleure idée. Enfin, empocher une confortable
plus-value au détriment d’un collectionneur plus
naïf. Au risque de paraître ringarde, j’estime
qu’une collection est l’œuvre d’une vie, le
fruit d’une émotion, qu’elle agit un peu comme
une analyse, qu’elle accompagne le
collectionneur et le révèle à lui-même. Le plus
grave, c’est que ce sont ces nouveaux
collectionneurs, ces hommes qui ne prennent le
temps ni de regarder ni de réfléchir, qui font
le goût d’aujourd’hui. Une poignée de soi-disant
mécènes, profitant du statut fiscal pour lequel
nous nous sommes battus dans les années 80,
dictent les tendances. A tout ça s’ajoute une
dimension mafieuse, puisque tout le monde sait
qu’acheter et vendre des œuvres d’art est devenu
une des manières rapides et efficaces de
blanchir de l’argent sale. La confusion est
totale et insupportable ! Beaucoup de
professionnels attendent, comme moi, que les
imposteurs, qui font artificiellement monter la
cote de quelques artistes stars, soient
démasqués. Parce que c’est sur l’ignorance et
l’inculture des nouveaux acheteurs que repose
cette construction chancelante. Ceux dont le nom
est partout parce qu’ils financent de grandes
expositions ne s’y trompent pas : pour leurs
collections personnelles, ils achètent des
valeurs sûres et réservent les coups
spectaculaires aux événements très médiatisés.
Certains tsars de l’art payent des courtiers,
très cher, pour courir le monde et dénicher des
millionnaires ne sachant que faire de leur
argent. Des oligarques russes acquièrent des
maisons de ventes où ils amènent leurs clients
plus incultes encore qu’eux-mêmes, prêts à
acheter n’importe quoi, les yeux fermés, pourvu
que ça coûte très cher ! Riches à millions, les
Qataris raflent tout ce qui passe. Les potentats
du monde de l’art en profitent pour se délester
de ce qu’ils ont acquis hors de prix. Le milieu
de l’art est livré à un quarteron de docteurs
Madoff qui, n’ayant aucune confiance dans leur
marchandise, vendent à tour de bras, faisant
passer de mains russes en poches émiraties des
stocks d’œuvres qu’ils garderaient s’ils étaient
sûrs de leur valeur. On assiste à un
sauve-qui-peut, chacun cherche à se débarrasser
de ce qu’il faut bien appeler des produits
financiers toxiques, sans se demander ce qu’il
en adviendra. Un monde sombre sous nos yeux et
nous restons muets.
Quelques-uns crient leur indignation, comme Jean
Clair qui s’insurge «contre l’art des traders»
et explicite le mécanisme pervers qui mène «de
la culture au culturel, du culturel au culte de
l’argent». Nathalie Heinich, elle, pose la
question du financement par l’Etat d’œuvres et
de lieux qui restent propriété de particuliers
sans aucune compensation aux contribuables (1).
Il est temps que la presse laisse un espace à
ceux qui croient encore à l’art et aux artistes,
qu’elle fasse son devoir en informant sur autre
chose que le «combien-ça-coûte ?» Il est temps
de parler des artistes et de ce qu’ils montrent
et pas seulement de ceux qui ont, par miracle,
attiré l’attention d’un millionnaire qui,
n’étant même pas capable de mémoriser leurs
noms, se vante d’avoir acheté trois kilos de
Chinois et cinq kilos d’Indien. Je suis
profondément écœurée et beaucoup ont, comme moi,
l’impression de subir une dictature du goût et
de l’argent. La valeur d’une œuvre se réduisant
désormais à son prix, les amateurs d’autrefois
sont aujourd’hui complètement désorientés. Quand
les oreilles remplacent les yeux, la spéculation
étouffe l’émotion qui est le plus pertinent des
critères de choix. Il est temps que les
professionnels de l’art sortent de leur réserve
et que la majorité silencieuse fasse entendre sa
voix. Nous sommes nombreux à partager les mêmes
mécontentements et le même sentiment
d’impuissance face à une minorité agissante. Le
vent de l’histoire balaiera ces apprentis
sorciers qui se sont emparés de ce qui est
devenu un marché de dupes ! Nous devons dès
aujourd’hui défendre haut et fort l’autre visage
du marché de l’art qui travaille dans l’ombre,
loin des feux de la rampe !
(1) «Libération» du 7 janvier 2011.
Libé+2/06/2011