Jeff Koons trône au château de
Versailles et en permanence, à
l'entrée de la Fondation
Guggenheim de Bilbao comme au
Palazzo Grazzi à Venise. Damien
Hirst lui tient compagnie dans
ce même palais à Venise et
partout. Jan Fabre triomphe au
Musée du Louvre, éléphant
suspendu dans les galeries de
Fontainebleau, voiture de course
en marbre dans les jardins du
même château. La grosse langue
autrefois transgressive des
Rolling Stones est tracée dans
les jardins du château de
Chambord...
Les châteaux et les palais
seraient-ils pris d'assaut par
des oeuvres plébéiennes ?
Certains discours voudraient
faire croire qu'il s'agirait de
cela, de confronter un art
vivant à des galeries
poussiéreuses et endormies, des
institutions conservatrices et
des grandeurs passées, que les
réactionnaires seraient du côté
des outragés, des frileux et
grincheux, soucieux de préserver
la noblesse de lieux de
prestige.
Homard, lapin, en forme de
ballons gonflables réalisés en
aluminium, toutou gigantesque
garni de fleurs, comme un
mauvais rond-point de triste
carrefour pour Jeff Koons. Crâne
gigantesque en seaux à champagne
accumulés devant le Palazzo
Grazzi, moulage d'un crâne
humain incrusté de diamants
d'une valeur de 74 millions
d'euros, l'oeuvre est la copie
en platine d'un crâne du XVIIIe
siècle parsemé de 8 601
diamants, dont l'origine a été
vérifiée pour s'assurer qu'ils
ne proviennent pas d'un marché
de contrebande (on a la morale
qu'on peut !).
Agneau recouvert d'or,
citation pesante des primitifs
flamands ; centaines de milliers
de scarabées, urines, couteaux
et sang pour Fabre le bon à tout
; la provocation rusée garantie
et la transgression
spectaculaire et outrée comme
système, inaugurée par la reine
de Belgique ! Si Fabre est
ébouriffant et même parfois
pertinent et drôle, quel est
réellement le propos de
l'installer princièrement au
Louvre ? Comment penser
raisonnablement qu'un artiste
soit en mesure de dialoguer avec
des siècles d'histoire et de
pensée comme de pratiques
complexes ?
On voit que même Picasso, de
toute sa vie, n'a établi que des
liens assez pauvres avec ses
maîtres, des couleurs standards
de Formica des années 1950 et
une approche virtuose et
systématique, quoi qu'en disent
les médias soumis aux principes
des expos spectaculaires. Sa
pratique la plus géniale, le
cubisme analytique, est absente
de ces confrontations au passé,
car cela se joue ailleurs et
tant mieux.
Hélas !, peu d'articles
critiques et peu d'auteurs pour
chercher à décoder cette
inflation de moyens comme les
principes de quantité et du
spectaculaire. De même,
déplorons la complaisance des "
conservateurs " des lieux, qui
ouvrent leurs palais à des
faiseurs, quand ils ont le
soutien des grands argentiers,
Pinault par exemple.
Pourtant le message est
clair. Quelques représentants
omniprésents d'un art dit "
contemporain " sont tous, sans
exception, les nouveaux artistes
pompiers et académiciens
bourgeois, la naïveté en moins.
De nombreux artistes
contemporains vivants et
créatifs utilisent aussi
l'installation, la
monumentalité, et parfois les
références au luxe. Il y a des
innovateurs dans des domaines
variés et des sculpteurs pleins
d'intelligence et d'humour.
Certains proposent des oeuvres
complexes et déroutantes, mais
avec un grand humour et des
bricolages inventifs.
Quelques-uns encore
continuent discrètement à
recouvrir des surfaces par des
moyens de leurs choix ; si
Dubuffet et Reyberolle sont
morts dans un silence
assourdissant il existe encore
des peintres, mais je gage
qu'une personne sur mille, y
compris dans un milieu éclairé
de classe moyenne cultivée, soit
capable de nommer trois artistes
peintres, contemporains de 40 à
60 ans ! Même Garouste, Blais,
Cognée, Favier pour ne citer
qu'eux sont inconnus, sans
parler de plus âgés, comme
Fromanger, Hucleux, Télémaque,
Titus-Carmel... et je ne cite
ici que ceux résidant en France.
Pendant ce temps, tous les
lieux sont envahis et réellement
colonisés par des productions
spectaculaires, arrogantes,
réalisées dans une débauche de
moyens, installées dans les
boudoirs et les salons, signes
non pas d'une vieille
aristocratie cultivée, mais de
palais dorénavant squattés par
les parvenus les plus arrogants,
qui par des fortunes et des
situations conquises par la
fréquentation des milieux du
pouvoir s'en arrogent l'usage.
Ces nouveaux maîtres des
lieux s'appuient justement sur
des productions artistiques
absconses pour décourager
quiconque de s'identifier et de
se les approprier. Le peuple se
sent exclu de ces allées de
châteaux (est-ce l'objectif ?)
qui doivent rester des allées de
pouvoir. Paradoxalement on l'y
invite par le tapage médiatique,
la provocation et le
spectaculaire, mais pour l'en
exclure quand à la saisie des
enjeux.
Les crânes de Hirst, les
voitures de sport en marbre, les
gigantesques babioles de Koons
ont un sens clair et précis,
celui de l'arrogance de classe.
Perversité : ce sont des
messages de même nature que ceux
du président, au Fouquet's, sur
son yacht ou dans les piscines
que lui prêtent ses
commanditaires, où la vulgarité
se drape dans le luxe pour
amadouer ce qu'ils pensent être
le peuple, lui intimant par là
de se taire, de fuir ces lieux
la tête basse, puisque leurs
nouveaux maîtres possèdent et
dominent leurs références.
L'idée est la même, quand
Nicolas Sarkozy entraîne Bigard
et Johnny, comme Clavier pour
s'approprier ce qu'il croit être
la " culture populaire " ; de
même, crânes, bagnoles, petits
chiens, jouets, vulgarité, sont
sans doute les stéréotypes, les
clichés que se font des classes
populaires les faiseurs
contemporains.
Ce kitsch se réfère donc pour
parfaire son arrogance
provocatrice à certains codes
habituels des quelques
signifiants des classes
populaires, les " nains de
jardin " et les " toutous ", les
objets en ballons gonflables,
les méchants canevas de
mercerie, les crânes, des
tatouages de bidasse, la bagnole
de sport, le porno (Koons et la
Cicciolina), la culture pop bon
marché (la langue des Rolling
Stones - rachetée récemment
comme logo...).
Manière de se gausser du
mauvais goût des classes
dominées, manière de
s'approprier leurs icônes pour
les abrutir encore plus et se
les soumettre en les passant à
la moulinette de la
monumentalité et du luxe, ce que
" eux " ne pourront jamais se
payer, même pour valoriser leurs
propres signes. Il s'agit
d'établir la frontière, le mur,
entre des mondes, destinés à ne
plus se rencontrer. L'esprit, la
connaissance, le goût, la
sensibilité, la culture et les
références n'ont plus cours dans
ces oeuvres de pouvoir. Le signe
de reconnaissance est le
postmodernisme luxueux. Il
faudrait maintenant, en manière
d'art, prendre son parti que, là
aussi, il n'y a plus de sens à
chercher, plus d'évolution, ni
d'esprit de sérieux ou
d'enthousiasme, ni de quête, ni
d'idéal, ni bien sûr d'émotion
au pays du cynisme roi.
Art de gamins blasés et de
bébés rassasiés, d'enfances
gâtées. Surcharges pondérales du
goût. Insulte délibérée de
classe, ces artistes sont
complices. La complicité va
encore plus loin, quand
l'architecture et les
institutions s'en mêlent,
faisant fleurir des fondations
et des musées luxueux, audacieux
et architecturalement bavards,
comme le Musée d'Orsay en avait
montré le chemin, aux missions
obscures.
Même à Beaubourg,
architecture cohérente,
démocratique et lisible, qui à
l'origine, en tant que musée,
devait abriter, sélectionner et
proposer à l'esprit des
collections permanentes,
permettant de réfléchir,
comparer, prendre du recul,
évaluer et enfin penser notre
époque, c'est le tourbillon
spectaculaire des collections et
des oeuvres, comme au Palais de
Tokyo et dans tous les musées
contemporains. Même au Havre, où
il est dorénavant impossible de
voir des Dubuffet, constamment
remplacés par des gloires
éphémères.
Ne parlons pas des machines à
monumentalité et à spectacle des
grandes fondations et des musées
récents dont personne n'est en
mesure de dire ce qu'elles
abritent, le Musée Guggenheim de
Bilbao en étant le plus flagrant
modèle. Le bilan est celui d'une
époque qui ne se donne plus les
moyens de réfléchir, de penser,
de comparer, de prendre du
recul, de voir, revoir et
assimiler, mort des musées.
Je ne dis pas ici que les
grands bourgeois aient forcément
mauvais goût, les fondations,
Gulbenkian de Lisbonne et
Thyssen de Madrid, Saatchi à
Londres, entre autres, le
montrent, à l'évidence, mais de
même qu'un capitalisme financier
repose de plus en plus sur des
bulles spéculatives et des
valeurs virtuelles, une
esthétique, un art de la
spéculation, de l'artifice et de
l'excès voient le jour.
Je dirai deux mots de ce qui
me motive : enseignant et
conférencier en arts plastiques
et culture artistique, artiste
modeste et sincère, connaissant
des dizaines de compagnons et
compagnes d'anonymat, comme des
centaines de jeunes créateurs,
destinés à former les futurs
acteurs de l'art contemporain,
je suis scandalisé par
l'arrogance de certaines
postures et de la place
significative qui leur est
accordée, je suis atterré par
l'absence totale de réactions
des sociologues, des penseurs,
des critiques, des journalistes,
et certainement frustré, comme
des milliers d'artistes de tous
horizons des inégalités de
traitement médiatique et
marchand.
Olivier Jullien
Agrégé, plasticien et
conférencier en histoire de
l'art (Ecole normale
supérieure-prépa HEC)