L’approche du sacré
chez
Dumas JEAN-JOSEPH
(1934-2000)
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Christ
forgé |
L’Art et le Sacré
La
commune du Robert (Martinique
–Caraïbe) avait organisé, il y a
quelques années, une rencontre
d’artistes martiniquais, autour
d’un thème difficile, mais
auquel tout créateur doit être
un jour confronté : l’Art et le
sacré. Dumas JEAN-JOSEPH (DJJ)
avait exposé « Voyage céleste ».
Cette œuvre est une véritable
étreinte, sobre, dégagée de
toute fantaisie de couleur. La
lumière y est forte, suggérée
par un soleil zénithal, puissant
comme une idée unique, comme
la Vérité
révélée.
Le
personnage, totalement anonyme,
dépouillé de signification
apparente, est immense espérance
et grande dévotion et on le sent
habité par une spiritualité
forte à laquelle il ne semble
pas être soumis, mais qu’il
porte haut, en adoration, pour
un partage en devenir.
C’est donc, délibérément, loin
de la munificence du vitrail,
loin de l’éblouissement des
enluminures sacrées, loin de
l’explosion des couleurs de nos
paysages, que DJJ a concentré sa
pensée, notre pensée, vers un
point invisible en chacun de
nous, chacun dans notre
inconscient ayant sa part et sa
définition du sacré. Ce point
central, invisible
et en même temps finement
dévoilé dans l’œuvre, est ce
lieu, où, pour l’offrande, nous
joignons nos mains afin de
recevoir cette lumière qui va
éclairer nos propres
cheminements vers un sacré
universel. Vers ces grands
fondamentaux qui justifient
notre humanité unique dans le
divers, et exigent de
reconnaître l’autre en nous, qui
porte aussi en puissance la même
idée du sacré que nous-même.
Alors, devant une telle
sublimation de l’Homme, comme
valeur primordiale de la
sacralité, on peut se demander
si DJJ ne retrouve pas ses
inquiétudes, ses
questionnements, s’il ne cultive
pas ses doutes en abordant
franchement l’aspect religieux
du sacré, avec deux oeuvres
méconnues(1996/1998) du grand
public. Son Christ en croix en
fer forgé, assemblage de
matériaux d’emprunt les plus
divers, et d’autre part son
tableau, peint à l’acrylique,
qui représente la scène, mille
fois reproduite, transformée,
interprétée de la crucifixion du
Juif, Jésus de Nazareth sur le
mont Golgotha.
Dans les deux cas, celui qui
deviendra le Christ a les mains,
de grandes mains ouvertes à
l’extérieur de la croix du
supplice commun de l’époque. Les
clous n’ont pas percé les paumes
de la main, bien qu’elles soient
ensanglantées dans le tableau,
ces clous de l’histoire fixent
les poignets, alors que les bras
sont attachés à la croix. Et
pour la
chevelure, on ne sait pas si DJJ
a voulu représenter les cheveux
crépus du nègre ou la couronne
d’épine. Notons que dans les
chefs d’oeuvre de Grands Maître
italiens sur le sujet, la
couronne d’épines n’est pas
systématiquement représentée.
DJJ continue d’exploiter la
construction géométrique dans
ses œuvres.
Le
Christ en fer forgé est
représenté dans deux triangles
invisibles renversés, ayant pour
base la branche horizontale de
la croix. Le premier triangle a
son sommet au niveau du cœur du
Christ et l’autre plus grand au
niveau des pieds.
Dans le tableau, le triangle,
bien réel, suggère une pyramide
et apparaît comme un élément
important dans la composition de
l’oeuvre, pour son équilibre et
le symbole. A la base de cette
pyramide, dont le sommet est
aussi le cœur du
« sacrifié », il y a
un autre mouvement, une autre
dynamique de la mise en beauté
de l’oeuvre : Ce ne sont pas
Marie et les autres bien connus
de cette passion qui sont
rassemblés, c’est nous-mêmes,
les Nègres de Martinique
(voire, tous les
Nègres !). L’élan est
visible et les mains, les
bras des deux femmes,
tout éclairées d’une
lumière pâle, semblent à la fois
prier Jésus et le soutenir
physiquement. Bien entendu, ces
triangles que nous lisons comme
des pyramides nous font
décrypter en filigrane, deux
messages de DJJ : la période de
formation de Jésus en Egypte et
l’élévation de l’esprit.
Le Christ en fer forgé : une
solitude écrasante :
Les proportions choisies par DJJ
pour composer son oeuvre sont à
l’évidence faites pour séduire
et donnent à l’ensemble un
équilibre majestueux, malgré des
bras immenses et généreux.
Symboliquement, les mutations,
transmutations, l’alchimie de
l’eau du fer et de l’air en
contact avec la pensée
créatrice, qui rassemblent tant
de matériaux divers récoltés ça
et là, de vrais rebuts,
concrétisent ce que DJJ a
toujours affirmé :
l’artiste à un moment, est un
être détaché du monde ».
C’est pourquoi, pour accomplir
une telle œuvre, DJJ a dû se
retrouver seul, un jour, face à
sa conscience, debout devant les
turpitudes du Monde, imaginant
l’infini, se questionnant sur sa
propre finitude.
A
quoi pense DJJ, quelle
souffrance dort-elle en lui
qu’il veut chasser, quand il
fixe les clous, non aux mains,
mais aux poignets? Pourquoi
libère-t-il ainsi les mains ?
Ces mains disent-elles une
pawol,
libèrent-elles un message,
livrent-elles une dernière
pensée que DJJ va capter et
garder à jamais pour lui ?
Et
on aime à imaginer DJJ face à ce
Christ-là, face à son Christ,
dans une grande solitude, où à
chaque soudure, à chaque coup de
marteau, à chaque coup de scie,
à chaque idée qui émerge pour la
continuation de l’œuvre, son
imaginaire parcourt lentement le
problème de notre existence, le
problème de notre éventuelle
prédestination, et celui, majeur
pour l’artiste, du sens de
l’œuvre.
Ce
Christ-là, le sien, cette œuvre
très personnelle, est fruit
d’une réflexion que l’on
retrouvera par la suite dans le
tableau. Ces bras démesurés sont
comme dans « Voyage Céleste »,
ils semblent accueillir et dire
« Venez à moi ». Ces
bras disent que Jésus porte
encore la croix, sa croix. La
tête est relevée, droite, semble
assumer le destin promis, le
« sacrifice» consenti
pour l’amour du prochain. DJJ ne
répète pas, ne veut pas répéter,
dans cette œuvre, la terrible
question « Père
pourquoi, m’as-tu abandonné ? ».
Ce Christ-là, la tête haute,
fait face, fait front, il sait
que sa mort, sa passion seront
le départ, la fondation, voire
le fondement de sa gloire à
venir. Son corps ne semble pas
souffrir le martyre. Il est
vertical au sens où il est déjà
ailleurs. La poitrine est
largement offerte en partage, le
cœur ne saigne pas. Cette œuvre
loin de la multitude, des
lamentions, de la fureur du
Temple et du cliquetis des épées
romaines, impose par son
silence, nous convoque à
entendre aussi celui qui
habite l’artiste, au milieu du
bruit de la ferraille et du
poste à souder.
Le
silence, oui !
Mais cette œuvre frappe aussi
par l’absence de lumière. Elle
est volontairement sombre. Il
n’y a là ni marbre, ni acier
brillant, ni tôle inoxydable, ni
aluminium sur lequel viendrait
jouer le soleil. Où sont les
yeux ? Ils brillent vers
l’intérieur. Le dépouillement
total. Aussi la poétique qui se
dégage de ce travail de DJJ,
s’adresse-t-elle à l’esprit (à
l’âme, c’est selon?). Il est
impossible de s’évader de cette
œuvre, d’égarer son esprit, de
s’éparpiller en tous sens (en
tous sens?), car DJJ veut nous
faire accéder à l’Un, tout comme
il le fait avec tous ces
matériaux divers et hétéroclites
(de croyants ?) dans l’absolue
unité de l’oeuvre.
Il
n’y a aucune douleur dans cette
oeuvre qui semble être un
prétexte pour DJJ de se
rassembler lui-même et de faire
le point sur les questions
éternelles :
D’où venons-nous ? Qui
sommes-nous ? Où allons-nous ?
Ses propres interrogations, ses
propres doutes, il les a fixés,
figés dans son Christ solitaire,
il les a gravés là,
indestructibles, indélébiles,
irréversibles, éternels, comme
un contrepoids à une mémoire
oublieuse, ou à un imaginaire
vite lassé des questions
fondamentales et repu du bonheur
immédiat de la vie. Chaque jour
qui a passé, DJJ a dû croiser,
chez lui, par hasard ou
volontairement ce Christ-là,
pour que sa propre vérité se
redresse, verticale, comme son
oeuvre elle-même.
Le Christ et son Eglise :
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Christ
acrylique |
Tout autre est le tableau à
l’acrylique qui représente le
Christ le jour de la crucifixion
sur le Golgotha. DJJ dit à sa
manière le début d’une
révolution des idées et de la
religion, en reprenant et en les
revisitant, les récits chrétiens
originels et popularisés par les
diverses Eglises.
D’abord, la couleur, la lumière,
pour changer de tonalité et
faire comprendre d’emblée que la
joie sera au rendez-vous
Ensuite la présence, bien que
très discrète, des deux autres
larrons suppliciés du jour, pour
un rattachement à l’Histoire.
Puis la foule en adoration, en
supplication, pour dire une
Eglise qui rassemble autour
d’une nouvelle espérance.
Et
encore, pour parler du
Pays-Martinique et de sa
foi, cette foule qui est
nous-mêmes, une partie du Peuple
martiniquais, la partie la plus
humble, sortie presque des
champs, de l’usine du bureau.
Enfin la composition – lignes,
courbes, triangles, cercles,
spirales- tout
à fait remarquable et qui est
une pawol
en elle-même.
Ici, DJJ, n’est plus dans la
solitude, il est en partage de
souffrance avec ceux qui
espèrent ou ne veulent pas
désespérer. La toile est, comme
dans « Voyage céleste »,
éclairée en son centre. C’est
dire si DJJ balise bien le
chemin pour nous diriger vers le
visible tout en laissant
–supposons-le- ça et là dans
l’œuvre des repères pour accéder
à une autre lumière.
Ici, le Christ est cassé, brisé,
anéanti, accablé et correspond
pour ceux qui sont à ses pieds,
au bas de l’échelle, au plus
profond du désespoir, mais au
plus haut de l’espérance, à
l’imagerie chrétienne et au
dogme deux fois millénaire. Il
est encore un homme, abattu, et
dans le tableau c’est la croix
qui le porte, le supporte.
Cette toile est comme une
Cathédrale. C’est la communion
qui est ici recherchée. Le salut
pour
la Communauté
en prière. DJJ évoque ici la
religion et
la relation la plus immédiate à
la prière. Cette toile, c’est le
dimanche à la messe. Il n’y pas
là un conclave entre soi et
soi-même pour trancher sur les
grandes questions religieuses et
(ou) philosophiques. La
souffrance est offerte ici en
pleine lumière, dans une chair
blessée dont la douleur est
immédiatement accessible à la
multitude. Ici, le silence est
ailleurs, dans un respect pour
celui qui, à l’évidence dans ce
tableau, est totalement perdu :
« Père,
pourquoi m’as-tu abandonné ? ».
Pour d’autres qui dépassent
l’immédiateté du corps réduit à
la souffrance physique, commence
le vrai questionnement à partir
de ces mains, de ces paumes
largement ouvertes, de ces bras
ficelés. C’est là que DJJ nous
attend. Son Mystère se joue là !
Que cherchent-ils ces mains et
ses doigts démesurés ? Que
cherchent-ils à saisir, une
dernière fois ? Que
cherchent-ils à saisir pour la
dernière fois ? Que
cherchent-ils à retenir avec le
dernier soupir ? A quoi
veulent-ils s’agripper ? A la
réponse du Père ? A quel ultime
espoir ?
Cet espoir est-il contenu dans
l’œuf, baigné de lumière, que
l’on croit discerner dans cet
ovale qui entoure le corps
démembré du Christ qui ne
comprend pas pourquoi il est
sacrifié et ne sait pas encore
quels millénaires vont courir à
partir de sa mort? Cet œuf
est-il cette nouvelle matrice
pour une autre vie ? Est-ce
cette matrice, en plein soleil,
que doivent d’abord voir ceux
qui, en bas, invoquent,
supplient, pleurent et prient.
Il
nous semble que
le mystère qu’introduit
DJJ à
la Passion du
Christ avec sa propre mise en
scène, ajoute encore à la
dramaturgie en rendant plus
poignant l’instant fixé sur la
toile, et a pour but d’émouvoir
plus vivement quiconque partage
de telles convictions
religieuses.
Ces deux œuvres, apparemment,
différentes, nous posent la même
question. Quel chemin de croix
se termine ici avec ces deux
Christ, que nous regardons comme
la dernière station, la
quatorzième ?
Le
Christ en fer forgé, retient, en
dernier lieu toute notre
attention. Ce Christ a regardé
DJJ qui n’a pas tremblé. Ce
Christ tel que nous le voyons
a-t-il été
« saisi » par
l’artiste à ce moment où il se
détache du monde,
dans un moment de grande
solitude et aussi de sérénité,
où plus aucun bruit n’est
perceptible; à ce moment où
arrive lentement le crépuscule
et que les questions ne sont
plus des défis à relever, car on
est face à
la Vérité ?
Paris, le 10/08//2009
Fernand
Tiburce FORTUNE
Ancien Président du Groupe
Fwomajé
Villa
Vertières
17, lot. Cocotte
97224 – Ducos
Martinique
fernand.fortune@wanadoo.fr