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L'appel vibrant de l'Afrique contemporaine

BÉATRICE DE ROCHEBOUËT.

 

Actualisé le 02 mars 2007 : 10h12

 

Vendue à Drouot, la collection d'Olivier Sultan va établir les cotes de ce marché prometteur.

 

L'ART contemporain africain est-il en passe de devenir un nouveau marché émergent ? Dans une bien moindre mesure que l'art chinois ou indien, dont l'explosion récente est à l'échelle de ces deux continents, l'art africain d'aujourd'hui commence enfin à sortir de son ghetto ethnique réducteur qui l'empêchait d'être reconnu à sa juste valeur sur la scène internationale. La mondialisation a ouvert les ­frontières. La mixité des cultures a changé notre regard sur les artistes du continent noir dont le travail, nourri d'influences multiples et empruntant à toutes les techniques contemporaines - vidéo, photo, installation, performance - est le reflet d'une époque dans sa globalité.
 

En quinze ans, l'art africain contemporain a fait un bond énorme avec des expositions publiques qui ont réveillé les esprits comme « Les magiciens de la terre » (1989) et « Africa Remix » (2005) au Centre Pompidou, ou la collection itinérante de Jean Pigozzi montrée dernièrement au Guggenheim de ­Bilbao. Mais aussi des initiatives privées comme celle d'Olivier ­Sultan (42 ans) qui, après avoir passé dix ans, de 1989 à 1999, à défendre cet art dans sa galerie au ­Zimbabwe (coopérant, il y dirigea le centre culturel français d'Harare), a ouvert à Paris, un espace rue Saint-Gilles, dans le Marais, sous le nom Les Arts Derniers, « pied de nez au label d'arts premiers et à ce culte du primitivisme qui réduit les artistes africains à leur seule africanité ! ».
 

« Défaire les clichés »
 

Après s'être lancé dans un programme soutenu de publications et d'expositions - « Les Afriques » en 2004, « Africa Urbis » en 2005, parcours au cœur de treize grandes métropoles à travers le regard de 23 artistes -, ce pionnier, qui a quitté, contraint et forcé, le régime dictatorial du Zimbabwe, vend sa ­collection à Drouot. « Défaire les clichés et les lieux communs qui entourent l'Afrique et ses artistes trop souvent réduits à des origines culturelles et géographiques ­stigmatisées dans la différence, l'exotisme, l'ethnocentrisme ou le paternalisme. Autant de mauvais réflexes qui aboutissent à l'isolement de cet art vis-à-vis de la scène internationale. »
 

Derrière ce voeu pieu se cache l'intention de faire décoller ce marché et de confirmer les prix d'artistes. Comme le Malien Malik Sidibe, né en 1936, qui a reçu le prix ­Hasselblad de la photographie (autour de 1 500 euro, ses tirages uniques sur la jeunesse de Bamako des années 1970). Comme le Sénégalais Soly Cissé, porte-drapeau de la nouvelle génération de son pays, né en 1969 (6 000 euro, Le Monde perdu, dessin sur toile de 2005, mélange de hiéroglyphes et de symboles africains). Comme la Zimbabwéenne Berry Bickel, née en 1959, qui est déjà au Smithsonian Institute à Washington et au MoMA de New York (4 000 euro, Cyrene/after 1, peinture et collage évoquant les premières rencontres des explorateurs blancs avec les populations africaines). Comme le Sud-Africain Bruce Clark, né en 1959, dont les collages illustrent son engagement pour la démocratie en Afrique (5 800 euro, Le Boxeur de 2006) ou l'Éthiopien Mickaël Bethe-Sélassié, né en 1951, qui fait de grandes sculptures colorées en papier mâché dans la veine de Dubuffet (10 000 euro pour un guerrier taille humaine). Ou encore comme Joe Big-Big, le Ghanéen, avec ses sculptures en fil de fer, fragile silhouette humaine (6 000 euro, pour Les Réfugiés). En pleine spirale ascensionnelle, le marché prospecte cette niche de l'Afrique encore en friche où les cotes sont loin de celles des artistes occidentaux. À l'exception de quelques noms déjà pris en chasse par des galeries européennes ou américaines comme le Camerounais Barthélemy Toguo dont Pompidou vient d'acheter une grande aquarelle. Comme William Kentridge très présent sur toutes les foires, de Bâle à Miami, avec ses dessins nourris de l'histoire déchirante de sa ville natale Johannesburg. Ou comme le Sud-Africain Zwelethu Mthethwa (voir notre portrait) dont les photographies à l'humanité brûlante ont été récemment achetées.
 

« Collectionner l'art africain tient du parcours du combattant. Seul le bouche-à-oreille fonctionne. Trouver les artistes, les rencontrer, acheminer leurs oeuvres qui arrivent souvent abîmées, reste très difficile. Certains disparaissent sans laisser de trace », raconte John Pigozzi qui rêve d'ouvrir un musée de l'Afrique. Il y a vingt ans, cet Italien vivant en Suisse avait eu le coup de foudre en voyant « Les magiciens de la terre ». Depuis, sa collection formée avec l'aide d'André Magnin compte une vingtaine des plus grands créateurs du moment. Dans son sillage, d'autres collectionneurs pointent leur nez, tel le jeune Italo-Camerounais Patrick Landi, fils de diplomate et brooker de 29 ans chez Fortis qui a toujours collectionné « l'art coloré d'Afrique ou de Cuba comme remède à un environnement terne ».
 

Depuis trois ans, il collectionne Amadou Kamara Gueye, Émile Yombi rencontré au Cameroun, Malam Essoua, Soly Cissé ou le Kenyan Joseph Bertier. Ce collectionneur a fondé Art Luxe, une association d'amis collectionneurs, avec Laurent Gibassier. Le rythme d'achat s'accélère, même si le parcours reste semé d'embûches. « Le développement de la bourgeoisie africaine qui se met à acheter son art, l'essor de certains pays plus stables politiquement, le dynamisme des artistes qui veulent vivre de leur art, rend ce marché prometteur », estime Patrick Landi, qui déplore « le manque de risque et de curiosité de la plupart des galeries ».
 

Le 2 avril, à 14 heures, à Drouot, chez Deburau (www.art-z.net).
 

 

 

 Publié le 02 mars 2007 Le Figaro