L'ART contemporain africain
est-il en passe de devenir un
nouveau marché émergent ? Dans
une bien moindre mesure que
l'art chinois ou indien, dont
l'explosion récente est à
l'échelle de ces deux
continents, l'art africain
d'aujourd'hui commence enfin à
sortir de son ghetto ethnique
réducteur qui l'empêchait d'être
reconnu à sa juste valeur sur la
scène internationale. La
mondialisation a ouvert les
frontières. La mixité des
cultures a changé notre regard
sur les artistes du continent
noir dont le travail, nourri
d'influences multiples et
empruntant à toutes les
techniques contemporaines -
vidéo, photo, installation,
performance - est le reflet
d'une époque dans sa globalité.
En quinze
ans, l'art africain contemporain
a fait un bond énorme avec des
expositions publiques qui ont
réveillé les esprits comme « Les
magiciens de la terre »
(1989) et « Africa Remix »
(2005) au Centre Pompidou, ou la
collection itinérante de Jean
Pigozzi montrée dernièrement au
Guggenheim de Bilbao. Mais
aussi des initiatives privées
comme celle d'Olivier Sultan
(42 ans) qui, après avoir passé
dix ans, de 1989 à 1999, à
défendre cet art dans sa galerie
au Zimbabwe (coopérant, il y
dirigea le centre culturel
français d'Harare), a ouvert à
Paris, un espace rue
Saint-Gilles, dans le Marais,
sous le nom Les Arts Derniers,
« pied de nez au label d'arts
premiers et à ce culte du
primitivisme qui réduit les
artistes africains à leur seule
africanité ! ».
« Défaire
les clichés »
Après s'être
lancé dans un programme soutenu
de publications et d'expositions
- « Les Afriques » en 2004, « Africa
Urbis » en 2005, parcours au
cœur de treize grandes
métropoles à travers le regard
de 23 artistes -, ce pionnier,
qui a quitté, contraint et
forcé, le régime dictatorial du
Zimbabwe, vend sa collection à
Drouot. « Défaire les clichés
et les lieux communs qui
entourent l'Afrique et ses
artistes trop souvent réduits à
des origines culturelles et
géographiques stigmatisées dans
la différence, l'exotisme,
l'ethnocentrisme ou le
paternalisme. Autant de mauvais
réflexes qui aboutissent à
l'isolement de cet art vis-à-vis
de la scène internationale. »
Derrière ce
voeu pieu se cache l'intention
de faire décoller ce marché et
de confirmer les prix
d'artistes. Comme le Malien
Malik Sidibe, né en 1936, qui a
reçu le prix Hasselblad de la
photographie (autour de
1 500 euro, ses tirages uniques
sur la jeunesse de Bamako des
années 1970). Comme le
Sénégalais Soly Cissé,
porte-drapeau de la nouvelle
génération de son pays, né en
1969 (6 000 euro, Le Monde
perdu, dessin sur toile de
2005, mélange de hiéroglyphes et
de symboles africains). Comme la
Zimbabwéenne Berry Bickel, née
en 1959, qui est déjà au
Smithsonian Institute à
Washington et au MoMA de New
York (4 000 euro, Cyrene/after
1, peinture et collage
évoquant les premières
rencontres des explorateurs
blancs avec les populations
africaines). Comme le
Sud-Africain Bruce Clark, né en
1959, dont les collages
illustrent son engagement pour
la démocratie en Afrique
(5 800 euro, Le Boxeur de
2006) ou l'Éthiopien Mickaël
Bethe-Sélassié, né en 1951, qui
fait de grandes sculptures
colorées en papier mâché dans la
veine de Dubuffet (10 000 euro
pour un guerrier taille
humaine). Ou encore comme Joe
Big-Big, le Ghanéen, avec ses
sculptures en fil de fer,
fragile silhouette humaine
(6 000 euro, pour Les
Réfugiés). En pleine spirale
ascensionnelle, le marché
prospecte cette niche de
l'Afrique encore en friche où
les cotes sont loin de celles
des artistes occidentaux. À
l'exception de quelques noms
déjà pris en chasse par des
galeries européennes ou
américaines comme le Camerounais
Barthélemy Toguo dont Pompidou
vient d'acheter une grande
aquarelle. Comme William
Kentridge très présent sur
toutes les foires, de Bâle à
Miami, avec ses dessins nourris
de l'histoire déchirante de sa
ville natale Johannesburg. Ou
comme le Sud-Africain Zwelethu
Mthethwa (voir notre portrait)
dont les photographies à
l'humanité brûlante ont été
récemment achetées.
« Collectionner l'art africain
tient du parcours du combattant.
Seul le bouche-à-oreille
fonctionne. Trouver les
artistes, les rencontrer,
acheminer leurs oeuvres qui
arrivent souvent abîmées, reste
très difficile. Certains
disparaissent sans laisser de
trace », raconte John
Pigozzi qui rêve d'ouvrir un
musée de l'Afrique. Il y
a vingt ans, cet Italien vivant
en Suisse avait eu le coup de
foudre en voyant « Les magiciens
de la terre ». Depuis, sa
collection formée avec l'aide
d'André Magnin compte une
vingtaine des plus grands
créateurs du moment. Dans son
sillage, d'autres
collectionneurs pointent leur
nez, tel le jeune
Italo-Camerounais Patrick Landi,
fils de diplomate et brooker de
29 ans chez Fortis qui a
toujours collectionné « l'art
coloré d'Afrique ou de Cuba
comme remède à un environnement
terne ».
Depuis trois
ans, il collectionne Amadou
Kamara Gueye, Émile Yombi
rencontré au Cameroun, Malam
Essoua, Soly Cissé ou le Kenyan
Joseph Bertier. Ce
collectionneur a fondé Art Luxe,
une association d'amis
collectionneurs, avec Laurent
Gibassier. Le rythme d'achat
s'accélère, même si le parcours
reste semé d'embûches. « Le
développement de la bourgeoisie
africaine qui se met à acheter
son art, l'essor de certains
pays plus stables politiquement,
le dynamisme des artistes qui
veulent vivre de leur art, rend
ce marché prometteur »,
estime Patrick Landi, qui
déplore « le manque de risque
et de curiosité de la plupart
des galeries ».
Le 2 avril, à
14 heures, à Drouot, chez
Deburau (www.art-z.net).