Dans sa vie
d'aujourd'hui, il y a le rythme
du tambour gwo-ka, une femme aux
allures de reine, les poèmes, la
peinture. Ses tableaux, ou ceux
de peintres amis, emplissent la
maison de bois couleur
d'arc-en-ciel, près de
Sainte-Anne, en Guadeloupe. L'un
des derniers, déjà vendu, porte
le nom du syndicaliste tué
pendant la grande grève de
l'hiver et de la cartouche de
chasse qui l'a tué : Bino
Brenneck.
L'association
qu'il vient de monter avec
d'autres artistes, dans un squat
à Pointe-à-Pitre, s'appelle Kat
chimen, le carrefour
magico-religieux du vaudou. Il
n'y est pourtant pas allé par
quatre chemins pour changer
d'existence : il a pris la route
opposée.
Dans sa vie
d'avant, l'inspecteur principal
Caprice avait sa carte de la
police. Membre des forces de
l'ordre, comme l'on dit, pendant
vingt ans. Vingt ans de
patience, de l'autre côté de la
barrière métallique. "Hé,
Superfly !" Le gamin avait
lâché ça en riant et s'était
sauvé, dans le bidonville. Alain
Caprice avait hérité du surnom,
popularisé par une série B,
narrant les exploits d'un Noir
américain. En Guadeloupe, on
raccourcit tout, et très vite,
tout le monde l'avait appelé
"Fly ". Fly, le superflic,
spécialiste des félicitations et
des blâmes, reçus en douches
écossaises.
Comme ce
jour, où une collègue s'était
fait braquer son arme de
service, pendant une émeute. Fly
était allé au milieu des types,
sur le barrage : "Denis, je
veux récupérer le pétard."
Le lendemain, le calibre 38 à
cinq coups était arrivé dans un
paquet soigneusement scotché,
avec cette mention :
"Inspecteur Fly". Il avait
reçu des congratulations
écrites. L'avant-veille,
l'inspecteur Caprice s'était
fait remonter les bretelles pour
avoir déclaré à un journal
martiniquais, Le Naïf :
"Je vis dans un système
colonial et je ne peux que le
dénoncer."
Naissance en
1944 à Fort-de-France, en
Martinique. Mère cadre à la BNP,
père inspecteur de police. Tiens
? Il dit, trop vite : "Il n'y
a aucune relation de cause à
effet." Le paternel
travaillait à l'identité
judiciaire, une police technique
plus occupée à relever des
empreintes qu'à courir, comme
lui, après des malfrats. Le fils
admet : "En même temps, le
père Caprice était connu comme
le loup blanc !" Il
s'esclaffe de sa blague
involontaire. Alain Caprice rit
et pleure sans afféterie, sans
se cacher.
Ce n'était
pas gagné. Premier rendez-vous
dans un café, pour voir. Il ne
commence à se détendre qu'en
parlant des "lakous", dont il a
établi une minutieuse toponymie.
Ces lieux créoles, à l'origine
la cour arrière de la case,
suivent leur organisation
propre, sociale, familiale,
urbaine. Il les repère, les
nomme, les sauve de l'oubli.
Tout est là, dans un grand
cahier. Presque un travail
d'anthropologue, qui ne se
contente pas du mot fourre-tout
de ghetto. Ce fameux ghetto, où
il était le seul à pouvoir
pénétrer, comme flic.
C'est comme
cela qu'il a vu, le premier,
arriver le crack. A la brigade
des stups, il monte une petite
équipe, sans budget, sans
logistique. Un jour, dans
Boissard, un quartier très
pauvre de Pointe-à-Pitre, il
voit des boulettes dans les
mains d'un môme. "Je savais
que ça existait aux Etats-Unis.
On n'avait pas les moyens de
faire les tests. J'ai demandé au
juge d'instruction." Le
Service régional de police
judiciaire (SRPJ), qui venait
d'être créé, avec force moyens,
lui avait ri au nez.
Etudiant à
Paris, c'était lui que l'on
avait pris pour un voyou. En ce
milieu des années 1960, ils sont
trois, dans un petit
appartement, rue de Turenne :
Caprice, sa future femme,
Annick, et le frère de celle-ci,
Joël Lautric, très lié à Pierre
Goldman. Le militant d'extrême
gauche, auteur de braquages,
dont l'assassinat, en 1979, sera
revendiqué par un groupe
clandestin d'extrême droite,
Honneur de la police, est aussi
un fan de musique cubaine.
"Et moi j'avais baigné
là-dedans. Ma cousine chantait
avec Pierre Louiss, le père du
jazzman Eddy Louiss. Avec
Goldman on jouait, on se parlait
du dernier concert de Tata
Güines. Je pensais que les
Cubains étaient les meilleurs
percussionnistes du monde",
raconte Alain Caprice. Les
relations avec Goldman
s'arrêtent à la musique. Elles
ne débordent ni sur le
militantisme ni sur la
politique.
Pourtant,
quand survient le braquage du
boulevard Richard-Lenoir, dont
Pierre Goldman a toujours nié
être l'auteur, des flics brutaux
et sûrs d'eux débarquent un soir
à l'appartement. "Il a fallu
les suivre au Quai des Orfèvres.
Ils disaient "votre bande". Une
procédure a été engagée sur
l'intime conviction de deux ou
trois couillons. Nous n'étions
que des gamins." Le gamin
est devenu inspecteur de police
sur concours, avec une épreuve
d'informatique coefficient 6,
passée à l'aise, grâce à son
diplôme d'analyste-programmeur.
"Je n'ai pas pensé être flic,
insiste-t-il. J'étais prof
remplaçant. Je ne gagnais pas
très bien ma vie. J'ai vu
l'annonce pour le concours
d'inspecteur dans
"France-Antilles". C'était bien
payé."
Jamais,
pendant toutes ces années, il
n'a cessé de dessiner, de lire.
Puis il a commencé à écrire de
la poésie engagée et à peindre,
d'abord pour lui-même. Une
peinture abstraite mais toujours
reliée à la culture créole.
Alain Caprice fouille dans sa
bibliothèque, exhume un volume
qui a beaucoup vécu, plus de
deux vies. Tracées, du
philosophe René Ménil, dont le
dos de couverture est signé
Edouard Glissant. Il est allé
voir plusieurs fois chez lui, en
Martinique, l'essayiste qui
écrivit : "La culture est une
partie intégrante de la lutte
politique générale."
Caprice eut
d'autres maîtres, dont Fly était
bien éloigné... Ou peut-être
pas. Ainsi André Pierre, un
hougan, grand prêtre vaudou,
dont la notoriété de peintre
naïf dépassa largement Haïti.
"Ce pays m'a saisi à la gorge",
se rappelle-t-il de son premier
voyage en touriste, il y a
trente ans. "Mon univers
imaginaire était là." Avec
André Pierre, rencontré au début
des années 1990 à l'occasion
d'un documentaire tourné par une
amie, peu de mots ont suffi :
"Assiste-moi pour la prochaine
cérémonie." Peut-être alors,
a-t-il pensé aux mots d'Aimé
Césaire en ouverture du
Cahier d'un retour au pays natal
: "Va-t'en, lui disais-je,
gueule de flic, gueule de vache,
va-t'en, je déteste les larbins
de l'ordre et les hannetons de
l'espérance."