L'acculturation selon
Pascale Marthine Tayou

Dans le "
joli hangar à pièges " de la Gare
Saint-Sauveur se côtoient bagnoles
déglinguées et autoportraits criblés de
balles. MIKAEL LIBERT/ASA-PICTURES
A Lille, l'artiste plasticien camerounais
donne une interprétation belle et ingénieuse
des rapports Nord-Sud
A la dernière Biennale d'art contemporain de
Venise, une oeuvre dominait, par son ampleur
et son inventivité le parcours de l'Arsenal,
qui aurait été bien morne et convenu sans
elle : c'était Human Beings, installation
proliférante de l'artiste camerounais
Pascale Marthine Tayou.
Si vous l'avez manquée là-bas, allez la voir
à Lille, à la Gare Saint-Sauveur, l'un de
ces nouveaux lieux culturels qui se
multiplient dans la ville. Mais ce ne sera
pas la même : pour l'espace très vaste de
l'ancienne gare - " un joli hangar à pièges
", selon ses mots -, Pascale Marthine Tayou
a modifié Human Beings et conçu une
exposition bien plus vaste qu'à Venise,
encore beaucoup plus foisonnante.
Il la définit poétiquement comme " la
chanson sourde d'une histoire d'amour entre
hommes dans le grand lit d'une aventure
imaginaire à inventer in live et in situ ",
mais aussi comme " l'histoire visuelle et
mentale d'un laboratoire plastique où la
douceur et les épines se côtoient et
fabriquent la vie au quotidien ". "
L'exposition, dit-il aussi, est construite
comme des blocs d'histoire qui se croisent
dans des zones d'ombre et de lumière. Au
moment du montage, certains projets se
transforment, de nouveaux projets
s'intègrent pendant que d'autres
disparaissent tout simplement. Une
exposition est le prolongement de mon
atelier et le reflet de mon âme. "
La décrire est difficile. Elle comprend,
entre autres éléments, les cases sur pilotis
de Human Beings avec leurs vidéos de
conversations et de musiques, des sacs de
jute marqués " Cocaïne ", deux vieilles
bagnoles récupérées en Afrique, les Poupées
Pascale, qui sont des sculptures de cristal
posées sur des troncs d'arbres plantés en
terre, quelques labyrinthes de bois et
toiles, une collection de panneaux
publicitaires pris au Cameroun, plusieurs
tableaux en craie de couleur, de hautes
statues polychromes dites Les Flâneurs de
Montreuil, un immense monstre en lanières de
papier découpées dans des formulaires
administratifs, des autoportraits
photographiques de l'artiste sur lesquels il
a tiré à la carabine, et la Roue des
insultes, qui ravit les visiteurs. Montée
sur le principe d'une roulette de casino,
elle laisse le hasard décider de l'insulte
qui vous conviendrait le mieux.
Pareille énumération ferait croire à une
exposition hétéroclite. Or " Traffic Jam "
est, à l'inverse, d'une cohérence
intellectuelle impeccable. Elle traite par
des assemblages et des environnements les
phénomènes d'hybridation et d'acculturation
tels qu'ils sont ressentis et analysés par
un artiste né au Cameroun en 1967, ayant
fait ses études en Europe et vivant à Gand.
Chaque pièce fonctionne à la façon d'une
allégorie du mélange des histoires, des
peuples, des techniques et des rêves. Et
cela avec simplicité : la vidéo Kids
Mascarade montre, selon les codes du
documentaire, un groupe d'adolescents
camerounais. Ils sont masqués, non de nobles
masques traditionnels, mais de pauvres
masques de plastique inspirés de dessins
animés ou de publicités du monde " globalisé
" actuel.
Autre association fortement paradoxale : des
statues et têtes humaines, parées de plumes,
de lambeaux d'étoffes ou de petits objets
trouvés. Ce seraient des fétiches, si ces
sculptures n'étaient de cristal lumineux et
non de bois sombre.
" Tailler des masques et des statues dans du
cristal est ma dernière chance de percer le
"mystère des fétiches", mais, depuis ma
première sculpture, j'attends ", observe
l'artiste. " Je n'arrive pas à pénétrer le
masque africain qui, malgré mes efforts, me
semble à jamais insondable. " La remarque
vaut d'être méditée, quand elle est énoncée
par un artiste africain. Il prend ainsi à
contre-pied l'idée selon laquelle les
traditions se perpétueraient naturellement.
S'il appelle Forêt noire un ensemble de
dessins de sculptures de type " tribal " ou
" premier ", ces dessins sont placés dans
des caissons lumineux de haute technologie.
" Le chemin qui mène à la Forêt noire se
joue sur mon GPS ", fait-il observer :
autrement dit, il serait illusoire de
supposer échapper au monde actuel pour
rejoindre un monde ancien, qui a, de toute
façon, entièrement disparu.
Aucune nostalgie dans ces oeuvres, aucune
dérision non plus. " J'essaye par ce travail
d'inventer un nouveau destin en lisant dans
les trous de nos mémoires collectives. "
Mémoires trouées en effet, confuses, d'ici
et d'ailleurs d'aujourd'hui et d'autrefois.
" Traffic Jam " donne à voir ce qui les
constitue et comment elles fonctionnent avec
une lucidité et une précision remarquables.
Philippe Dagen
" Traffic Jam ",
Gare Saint-Sauveur, -boulevard Jean-Baptiste
Lebas, Lille. Du mercredi au dimanche, de 12
heures à 19 heures. Jusqu'au 13 juin. Entrée
libre.
Site Internet : Lille.3000.com
© Le Monde 15/04/10
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