Chaque jour, jusqu'au 29
décembre, retrouvez, avec l'un
de ses acteurs, un débat qui a
agité le monde culturel en 2007.
L e bureau d'Henri Loyrette,
boiseries sombres Napoléon III,
surencombré de livres posés en
piles à même le sol, donne sur
la Seine. Le président du Louvre
est installé au coeur du vieux
palais depuis 2001, après avoir
piloté pendant sept ans le Musée
d'Orsay. Cet homme longiligne de
55 ans symbolise la mutation des
musées français. A ce titre, il
a beaucoup fait parler de lui
cette année 2007. Sans doute
aurait-il préféré plus de
discrétion.
Son nom a été au centre de la
polémique soulevée par l'annonce
de la création, officialisée en
mars, d'un " Louvre des sables "
dans l'émirat d'Abu Dhabi, sur
les plans de l'architecte Jean
Nouvel. Un accord qui rapportera
aux musées de France, sur trente
ans, 1 milliard d'euros en
échange de conseils, de location
de savoir- faire et de prêts d'oeuvres.
A la tête d'une entreprise
industrielle ou financière,
Henri Loyrette incarnerait à
coup sûr le dynamisme et la
réussite. Mais il dirige l'un
des plus grands musées du monde
et son engagement dans
l'opération d'Abu Dhabi est vécu
par beaucoup d'hommes de l'art
comme une trahison. De ce fait,
il se serait rangé aux côtés de
ceux qui sont prêts à "
commercialiser " les oeuvres
d'art dont ils ont la charge au
détriment de leur mission
scientifique, rejoignant ainsi
les marchands du temple...
Le président du Louvre
n'ignore rien de ces reproches,
venant parfois de conservateurs
avec qui il a longtemps
travaillé, comme Françoise
Cachin, l'ancienne directrice
des Musées de France. " J'ai été
attaqué, parfois
personnellement, constate Henri
Loyrette. Longtemps, je me suis
senti seul. J'ai éprouvé un
sentiment d'injustice, car on
était beaucoup plus dans la
polémique que dans le débat. Un
certain nombre de ceux qui m'ont
attaqué sont prisonniers du
passé. Comparer le Louvre à une
galerie marchande est
inadmissible, se plaindre du
trop grand nombre de visiteurs
est d'un élitisme insupportable.
Mais la tendance a évolué. J'ai
reçu l'appui des chefs de
département du Louvre. Et la
polémique s'est dégonflée. "
Pourtant, la mondialisation
des musées a trouvé des
adversaires, et pas seulement
chez les tenants du passé. Le
coup le plus dur a été porté par
Philippe de Montebello, le
directeur francophile du
Metropolitan Museum de New York
(Le Monde du 15 octobre). Ce
dernier affirmait notamment
qu'il ne voyait, pour un grand
musée, " aucun avantage " à
ouvrir une antenne à l'étranger
et qu'il était " inquiet de la
commercialisation excessive de
l'art et du risque de dérive que
l'argent faisait courir ". Il
réprouvait le fait de " laisser
sortir un tableau qui risque de
se détériorer dans un climat
chaud et humide parce qu'il y a
un gros contrat à la clé ".
L'attaque contre le Louvre
n'était même pas déguisée.
Un grand nombre de
conservateurs du Louvre - et pas
seulement parmi les vétérans -
ont rejoint cette position en
exprimant leur inquiétude face à
ce projet. " Cela me trouble,
répond le président du Louvre.
Mais ils se trompent et j'espère
qu'ils changeront d'avis. "
Cela ne l'empêche pas de
répondre point par point. Sur la
fragilité des oeuvres : " Elles
voyagent toujours dans des
conditions de sécurité
optimales. S'il y a le mondre
risque, les chefs de département
et moi-même, nous refusons leur
déplacement. " Les prêts ? " Ils
seront toujours gratuits entre
musées. Nous prêtons 1 500
oeuvres par an sans
contreparties financières. Même
si, il faut le savoir, un prêt a
toujours un coût, parfois élevé.
En revanche, les expositions
organisées clés en main, par le
Louvre ou le Metropolitan Museum,
peuvent recevoir une
contrepartie financière versée
par l'institution qui les
accueille. " Sur la motivation
financière d'Abu Dhabi : " Bien
sûr, s'il n'y avait pas de
contreparties financières, le
projet d'Abu Dhabi ne se ferait
pas. De façon plus générale,
nous devons trouver d'autres
sources de financement. J'ai en
effet connu une époque où le
budget des musées était
exclusivement porté par l'Etat.
Et nous connaissions des
difficultés récurrentes,
notamment en matière
d'acquisitions. Aujourd'hui, 43
% du budget du Louvre
proviennent de ses ressources
propres et du mécénat. "
Mais, précise M. Loyrette, "
l'opération Abu Dhabi n'a pas
que des ressorts économiques. Il
ne s'agit pas pour nous d'ouvrir
une simple antenne du Louvre
dans les Emirats - j'y aurais
été hostile. C'est un véritable
partenariat, qui débouchera, en
2013, sur la création d'un musée
national à vocation universelle
qui deviendra peu à peu
totalement autonome. Aider à la
gestation de ce nouvel
établissement, c'est aussi faire
reconnaître notre savoir-faire.
"
Henri Loyrette reconnaît
avoir eu des doutes et des
hésitations lorsque le projet
lui a été présenté : " J'ai
finalement obtenu des garanties
et j'ai réussi à le faire
évoluer en impliquant de jeunes
conservateurs, qui ne sont pas
les plus mauvais de leur
génération. " Enfin, il fait
remarquer que l'opération Abu
Dhabi ne concerne pas le seul
Louvre - même si ce dernier
empoche au passage 400 millions
d'euros -, mais la plupart des
grands musées français.
Pour lui, l'effet Abu Dhabi
est l'une des conséquences de la
considérable mutation de
l'univers des musées : " Il y a
trente ans, quand j'ai commencé
ma vie professionnelle,
explique-t-il, on ouvrait le
matin et on fermait le soir,
sans se préoccuper du nombre et
de la qualité des visiteurs. Le
musée était un lieu élitiste, il
est aujourd'hui ouvert à tous
avec un enjeu social et
éducatif. Le Louvre reçoit plus
de 8 millions de visiteurs par
an qui peuvent voir 35 000
oeuvres. Il n'y a pas un pays
d'Europe qui ait fait, en vingt
ans, les efforts de la France
pour ses musées devenus des
institutions qui n'ont plus
grand-chose à voir avec celles
que j'ai connues à mes débuts. "
Le jeune conservateur qui
entamait sa carrière est-il
resté le même ? " Je n'ai pas
changé, j'ai évolué. Je suis un
spécialiste du XIXe siècle, mais
je suis pleinement un homme " à
l'aise dans mon époque", selon
la belle formule de Zola,
c'est-à-dire du XXIe siècle. "
Michel Guerrin et Emmanuel
de Roux