La vérité sur... le nouveau programme d'économie
La réforme de l'enseignement économique au lycée réveille
d'anciennes querelles entre libéraux et partisans de
l'intervention de l'Etat.
Est-on libre dans ses choix amoureux ? L'amour, une histoire
de gros sous ? Voici comment s'ouvre le manuel Bordas 2010
de sciences économiques et sociales (SES) destiné aux élèves
de seconde. Il s'agit de leur faire comprendre quel peut
être le regard sur un même thème du sociologue d'une part,
et de l'économiste d'autre part. Bien distinguer les deux
disciplines, économie et sociologie, c'est l'un des points
forts de la réforme de l'enseignement de l'économie au
lycée, votée en avril pour les classes de seconde, et
applicable depuis la rentrée. Les élèves débarquant au lycée n'ont certainement pas la
moindre idée de la violente polémique qui a accompagné cette
évolution. La publication en janvier du projet de programme
a en effet suscité de très vives réactions, notamment la
démission de François Dubet, le seul sociologue qui ait
participé à l'élaboration des programmes. « L'entreprise
apparaît moins comme un monde du travail, comme un monde
social, que sous la forme d'une unité de production plus ou
moins adaptée à des environnements mouvants », regrettait-il
dans sa lettre de démission.
Enseignement décrié Le traitement réservé à l'entreprise était l'un des
principaux reproches faits aux manuels d'économie, l'autre
étant le « biais idéologique » dont ils étaient imprégnés,
tirant plutôt vers la pensée marxiste que vers celle des
ultralibéraux. La mission présidée par Roger Guesnerie,
chargé en 2008 par Xavier Darcos, alors ministre de
l'Education nationale, de procéder à « l'audit des manuels
et programmes de sciences économiques et sociales du lycée
», avait d'ailleurs appelé au respect de la « laïcité
intellectuelle ». De quoi réjouir les contempteurs de l'enseignement de
l'économie au lycée, qui serait à l'origine de
l'incompréhension des Français à l'égard des mécanismes de
marché. Le plus engagé est sans doute Michel Pébereau, le
président de BNP Paribas, par ailleurs président de
l'Institut de l'entreprise, un think tank qui organise début
novembre ses Entretiens au lycée Louis-le-Grand en présence
d'enseignants, de chefs d'entreprise et du ministre de
l'Education nationale, Luc Chatel. Le 29 septembre, lors
d'un cocktail réservé à la presse par BNP Paribas, dans les
locaux de la Sorbonne, autre lieu symbolique, le banquier,
d'ordinaire si maître de lui, s'emporte. « Faisons de
l'économie, pas de l'idéologie, assène-t-il. Sinon, nos
enfants connaîtront la pauvreté qu'ils redoutent. » Il faut
donc en finir avec les aberrations contenues dans les
manuels. Michel Pébereau cite en général un exemple pour
appuyer sa démonstration, tout comme Roger Guesnerie dans le
dernier numéro de la Revue d'économie financière : c'est
celui du marché du travail illustré par le marché aux
esclaves, figurant dans le manuel Hatier 2007. Il s'agit en
fait d'une photo parmi d'autres, le tout accompagné d'une
citation du très libéral Prix Nobel Milton Friedman. On
pourrait aussi citer, en contre-exemple, le manuel publié
par Bréal l'année suivante dans lequel figurent deux pages
sur... BNP Paribas en Chine.
Enseignants mobilisés Mais cela ne suffit pas à calmer Michel Pébereau qui, lors
d'un discours prononcé à la chambre de commerce de Paris en
2006, s'était exprimé en faveur d'un enseignement où la «
concurrence est la règle du jeu et où le marché assure la
régulation de l'économie ». L'Institut de l'entreprise est
allé jusqu'à créer un « contre-manuel », intitulé Melchior,
accessible sur Internet et qui propose des « ressources
pédagogiques » pour les professeurs de SES. Quant au
ministère de l'Education nationale, il a passé dès 2001 un
accord avec ledit Institut pour former les professeurs qui
le souhaitent au monde de l'entreprise. Il n'en fallait pas plus pour réveiller un combat
idéologique aussi vieux que le premier cours d'économie
dispensé à Bordeaux en 1877, où partisans du marché et de la
concurrence s'opposaient déjà à ceux favorables à
l'intervention de l'Etat. Car, du côté des enseignants, le
discours s'est aussi radicalisé. Le 16 octobre,
l'Association des professeurs de sciences économiques et
sociales (Apses) organise une assemblée générale
extraordinaire au cours de laquelle ses membres devront
voter soit la résistance, soit la désobéissance pédagogique.
Il s'agit de protester contre le programme de première, qui
sera appliqué à la rentrée prochaine. « Entrer en
désobéissance est une décision lourde, admet Rémi Jeannin,
secrétaire général adjoint de l'Apses. Nous n'avons pas été
entendus et le programme nous paraît inapplicable. »
Elèves déboussolés Séparation trop stricte entre les différentes sciences
sociales, marginalisation des questions contemporaines,
imitation pâle et inadaptée des cours donnés dans le
supérieur, recul inquiétant du pluralisme théorique : telles
sont les critiques de l'Apses sur ce programme qui met
clairement l'accent sur la microéconomie. « Nous avons voulu
donner aux élèves les outils nécessaires pour comprendre,
explique calmement Jacques Le Cacheux, économiste et
président du groupe d'experts qui a élaboré le programme.
Ils pourront ainsi mieux traiter les grands sujets
macroéconomiques abordés en terminale. » Les regards «
croisés » entre les économistes et les sociologues seront
réduits à la portion congrue, ce qui hérisse nombre de
professeurs de lycée. Jacques Le Cacheux s'étonne cependant
de la violence de l'Apses, qui le soupçonne d'être manipulé
par le gouvernement et de vouloir faire passer une réforme
inique dans un contexte social difficile. « J'ai d'abord été
traité d'idéologue, puis d'idiot utile », explique-t-il. Au-delà des crispations idéologiques, certains professeurs
s'inquiètent de l'aridité du nouvel enseignement. « Nous
avons fait des efforts considérables depuis des années pour
intéresser les élèves, explique Pierre-Pascal Boulanger, qui
enseigne au lycée Turgot à Paris et n'hésite pas à faire
venir des chefs d'entreprise dans les classes. Avec ces
nouveaux programmes, j'ai peur que ces efforts soient
laminés. » Une inquiétude sans doute alimentée par la
pagaille qu'a déjà entraînée la réforme des programmes de
seconde, votée à la hussarde. Les régions, prises de court,
n'ont pu adopter les budgets pour les achats de manuels :
nombre d'entre eux ne seront disponibles au mieux qu'en
décembre. Pas idéal pour entamer la révolution des esprits
chez les petits homo economicus.
Irène Inchauspé Challenge.fr 14/10/10
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