Trois génies de l’humanité en
plus…
Je ne peux que reproduire ce commentaire
reçu par e-mail, d’un collègue économiste :
Il est toujours drôle de voir les concerts
de louanges sur les Nobel. Surtout en
économie, où on n’arrive pas à savoir quelle
est la « découverte » méritant un tel
honneur. Ce n’est pas en lisant les
déclarations des « experts » qu’on apprendra
quelque chose.
En attendant la bouillie confuse que nous
déverseront Le Monde, Libé, Les Echos, etc.
écrite par des épigones qui chercheront à
prouver l’intérêt des travaux de ces grand
hommes, quelques citations d’un article de
l’AFP sur Boursorama (commentaires en
italiques) :
« Ils ont mis au point des outils
formidables, des modèles qui rendent compte
de l’économie telle qu’elle est », affirme à
l’AFP Etienne Wasmer.
Les autres rendaient donc compte de
l’économie « telle qu’elle n’est pas » ? Y
compris les 50 ou plus Pris Nobel ?
« C’est une contribution fondamentale qui a
permis de mieux comprendre les frictions du
marché du travail : pourquoi il peut y avoir
au même moment des chômeurs qui ne trouvent
pas d’emploi et des offres d’emploi qui ne
trouvent pas preneur », renchérit Stefano
Scarpetta, responsable des politiques de
l’emploi à l’OCDE.
Les fameuses « frictions »… Personne n’y
avait pensé avant ou compris quoi que ce
soit, bien entendu.
En revanche, Eric Heyer, de l’Observatoire
français des conjonctures économiques (OFCE)
n’y voit qu’”un modèle d’inspiration
libérale”.
Dégagez …
Contrairement à Amine Ouazad, de la London
School of Economics pour qui “ces théories
permettent de comprendre qu’une hausse des
salaires peut accroître l’emploi,
contrairement aux attentes”, les chômeurs
étant davantage incités à chercher un
travail.
Depuis quand libéraux et l’OCDE
préconisent-ils des hausses de salaire ?
Il paraît qu’« en France, de tels travaux
ont pu inspirer des mesures comme la prime
pour l’emploi ou le revenu de solidarité
active (RSA), censées inciter les chômeurs à
revenir à la vie active sans perte de
revenus ».
Sûr que Hirsch a passé ses nuits à étudier
Diamond et les autres. Idem pour Jospin et
la prime pour l’emploi – proposée d’ailleurs
par Friedman il y a longtemps, pour «
inciter » ces fainéants de chômeurs à se
remettre au boulot.
Même Christine Lagarde connaît ces « outils
formidables ». La preuve : « Selon la
ministre de l’Economie Christine Lagarde,
ils ont aussi inspiré la fusion de
l’organisme chargé d’aider les chômeurs à
trouver un emploi et celui chargé de les
indemniser ».
Vraiment drôle !
Encore une idée profonde qui mérite le Nobel
:
“Elles montrent qu’on peut améliorer le
système si les allocations chômage sont
accompagnées de sanctions pour ceux qui ne
cherchent pas activement un emploi mais
aussi de politiques qui facilitent la
transition vers le travail comme la
formation, les conseils, etc.”, assure
Stefano Scarpetta.
Qui précise : « “C’est essentiel en ce
moment, alors que le chômage est très élevé
à cause de la crise, et qu’il faut
intervenir le plus tôt possible pour
réorienter les chômeurs vers de nouveaux
emplois avant qu’ils ne s’enlisent.”
Personne n’y avait pensé avant Diamond,
Mortensen, etc. Avec leurs outils
formidables, maintenant on est sauvés. Le
chômage, c’est le passé. On a trouvé le
remède, ou le vaccin. Comme pour la variole,
enfin éradiquée.
On pourra également lire ceci, encore plus
fort :
Plus les allocations chômage sont
généreuses, plus le taux de chômage est
élevé et plus la durée de recherche est
longue. » C’est en partie pour cette
découverte et leur analyse des frictions
entravant la rencontre entre l’offre et la
demande sur le marché du travail que le trio
Diamond-Mortensen-Pissarides - les deux
premiers sont américains, le troisième
britannico-chypriote -a été récompensé par
le prix Nobel d’économie.
Je répète : “Plus les allocations chômage
sont généreuses, plus le taux de chômage est
élevé et plus la durée de recherche est
longue. » C’est en partie pour cette
découverte …”
Vous vous rendez compte de la “découverte” !
Dans quelle autre discipline aussi
indisciplinée que l’économie pourrait-on
imaginer telle sottise ? Qui oserait se
targuer de “découvrir” une chose pareille ?
Surtout que cette “découverte” est… fausse,
puisque ce ne sont pas les allocations
chômage qui causent le chômage, mais,
attention, je vous annonce en avant-première
une “découverte”, le manque d’emplois. Si,
si, je vous jure. Il y a du chômage parce
qu’il n’y a pas assez de boulot. Si je ne
décroche pas le No-bel avec ça !
Et, pour les puristes, on peut en effet
montrer qu’il y a une corrélation entre
montant des indemnités chômage et durée du
chômage. Mais ce qui est intéressant, c’est
que cette corrélation disparaît dès que l’on
introduit les “politiques actives” (le
conseil, la formation, le placement) qui
viennent en aide aux chômeurs. Autrement
dit, ce qui marche, dans la lutte contre le
chômage, c’est de combiner indemnisations
élevées et aide active. Mais cela, ça coûte
cher, tandis que diminuer les allocations
chômage, c’est facile et pas cher.
De plus, ces travaux se situent dans un
cadre parfaitement néo-classique, dans
lequel la seule source du chômage, ce sont
précisément les frictions, les imperfections
des marchés. L’idée selon laquelle, à un
moment donné, il n’y a tout simplement pas
assez de boulot pour tout le monde est trop
simple pour être acceptée par ces esprits
géniaux.
Esprits géniaux qui, dans leurs centaines
d’articles sur le sujet, ne prennent pas une
fois le temps de considérer la possibilité
que la finance, la montée des dividendes, la
stagnation des salaires, etc., peuvent être
néfastes à l’emploi, les ménages ne
disposant pas d’assez de revenus, et les
profits des entreprises et des hauts revenus
n’étant pas réinvestis dans l’économie, mais
tournant en rond sur les marchés financiers.
Alors, “en ce moment, alors que le chômage
est très élevé”, non pas seulement à cause
de la crise mais à cause de la déformation
du partage des revenus au profit du capital
et au détriment du travail, et plus
généralement à l’abandon par les dirigeants
politiques de leur responsabilité vis-à-vis
du chômage, attribuer le prix Nobel à de
tels travaux est tout simplement lamentable.
Car comme le disait James Galbraith lors du
colloque de samedi dernier, laisser des
personnes sans emploi alors que l’on peut
les employer est un crime. Et ce n’est
sûrement pas avec les mesures découlant des
travaux des derniers Nobel que l’on va
mettre fin à ce scandale.
**************
Sur la fausseté du Nobel d’économie, on lira
ce passionnant article de Gilles Dostaler,
intitulé “Le “prix Nobel d’économie”, une
habile mystification”.
Extraits :
La comédie a assez duré
C’est justement l’attribution du prix à
Milton Friedman qui a amené Gunnar Myrdal,
ardent partisan de sa création, à remettre
en question l’opportunité d’une récompense
qui couronnait les travaux de l’apôtre d’un
libéralisme radical. En réalité, il est
difficile de comprendre comment Myrdal a pu
s’engager au départ dans cette entreprise de
mystification, lui qui a toujours affirmé
que l’économie est une discipline imprégnée
de valeur et étroitement liée aux options
politiques de ses praticiens.
Corécipiendaire du prix avec Myrdal, en
1974, Friedrich Hayek a de son côté déclaré
que, si on l’avait consulté, il se serait
opposé à la création d’un prix qui donne à
son récipiendaire un prétexte pour se
prononcer avec assurance sur tous les
problèmes de l’heure.
Plus récemment, de plus en plus de voix se
lèvent pour réclamer la fin de cette
comédie, en particulier dans les milieux
associés aux institutions du prix Nobel.
L’attribution fréquente du prix de la Banque
à des économistes activement engagés dans
une croisade contre l’Etat-providence ou à
des contributions visant à perfectionner des
instruments financiers utilisés pour la
spéculation, a gêné plusieurs personnes.
Certains considèrent que, par un pervers
retour des choses, le prix de la Banque
centrale de Suède en vient à dévaloriser les
vrais prix Nobel.
En 2001, Peter Nobel, descendant d’Alfred, a
déclaré au nom de sa famille qu’il fallait
dissocier clairement le prix d’économie et
les prix créés par son ancêtre (3). Il
revient à l’assaut en décembre 2004, en
déclarant lors d’une entrevue recueillie par
Hazel Henderson: “Jamais, dans la
correspondance d’Alfred Nobel, on ne trouve
la moindre mention concernant un prix en
économie. La Banque royale de Suède a déposé
son oeuf dans le nid d’un autre oiseau, très
respectable, et enfreint ainsi la “marque
déposée” Nobel” (4). Cette argumentation a
été reprise dans une tribune du quotidien
suédois Dagens Nyheter, le 10 décembre 2004,
signée par un mathématicien membre de
l’Académie royale des sciences, un ancien
ministre, un ancien parlementaire et un
économiste, qui critiquent le mauvais usage
des mathématiques par plusieurs
récipiendaires du prix de la Banque de
Suède.
(…)
Il y a sans doute trop d’intérêts en jeu et
de droits acquis pour qu’on puisse espérer
l’abolition pure et simple du prix de la
Banque de Suède. Mais la Fondation Nobel et
l’Académie royale des sciences de Suède
devraient reconnaître qu’elles ont été
flouées et cesser d’administrer ce prix.
D’autant plus qu’elles ont déclaré ne plus
pouvoir créer de nouveaux prix, à la suite
d’une demande en ce sens des ingénieurs. Il
faudrait en tout cas, au minimum, appeler ce
“prix Nobel par association” de son vrai
nom. Deux groupes de personnes portent ici
une lourde responsabilité: les journalistes,
souvent à leur insu, qui font perdurer le
mythe auprès du public; les récipiendaires,
qui devraient se contenter d’encaisser leur
chèque et cesser de se prendre pour
Einstein.
Gilles Dostaler
Voir aussi l’article ci-dessous.
Economie : un prix Nobel qui n’en est pas un
LEMONDE pour Le Monde.fr | 11.10.10 | 18h32
Depuis plus de quarante ans, “le prix
d’économie à la mémoire d’Alfred Nobel” –
c’est son appellation officielle -
entretient la confusion. Les lauréats de
l’édition 2010, les Américains Peter Diamond
et Dale Mortensen et le Britannico-Chypriote
Christopher Pissarides, récompensés lundi 11
octobre pour leurs travaux sur l’adéquation
entre l’offre et la demande sur le marché du
travail, seront traités dans le monde entier
comme de vrais Nobel. Ils se partageront la
même somme d’argent –environ un million
d’euros– seront invités aux mêmes festivités
que les autres. Mais ils n’en sont pas.
C’est la Banque centrale de Suède qui avait
pris contact avec la Fondation Nobel au
milieu des années 1960 pour instaurer à sa
charge un tel prix d’économie, en plus des
prix Nobel existants depuis 1901 de
littérature, de médecine, de physique et de
chimie, ainsi que de la paix (ce dernier
attribué par le comité norvégien).
ÉVÉNEMENT UNIQUE
“La banque voulait une espèce de feu
d’artifice pour célébrer son tricentenaire,
explique au Monde Michael Sohlman, directeur
de la Fondation Nobel. La banque avait
contacté l’Académie suédoise des sciences et
lui avait demandé si elle accepterait de
prendre la responsabilité du processus de
sélection des lauréats, selon les mêmes
principes très rigoureux que pour les prix
de physique et de chimie. Ils ont dit oui,
et la Fondation Nobel a dit oui aussi. La
banque avait du faire le calcul que les
médias ne s’arrêteraient pas à faire cette
distinction “.
C’était en mai 1968. Cette révolution à la
suédoise fut un événement unique et “le
restera à tout jamais”, insiste Michael
Sohlman. Car les critiques furent
nombreuses. Des députés suédois ont réclamé
il y a une dizaine d’années encore le
démantèlement de ce prix disant que “le prix
d’économie contribue à conférer une aura
scientifique au sujet très politisé qu’est
l’économie “.
Depuis, les portes de la Fondation Nobel se
sont refermées à toute autre initiative. “Au
début des années 1990, nous avons été
contactés par un homme politique américain
qui souhaitait instituer un prix Nobel de
l’environnement, raconte Michael Sohlman.
Nous avons refusé. Finalement, cet homme
politique a été récompensé à sa manière, en
obtenant le prix Nobel de la paix. C’était
Al Gore”.
“PRIX NOBEL ALTERNATIF”
Bien avant Al Gore, Jakob von Uexkull, un
jeune philatéliste et universitaire
altermondialiste avant l’heure avait frappé
à la porte de la Fondation Nobel en 1980
pour leur proposer de créer des prix pour
l’environnement et le développement humain
en les finançant par la vente de sa
collection de timbres. Snobé par la
Fondation Nobel, ce Suédo-allemand a créé sa
propre fondation “Right Livelihood Award”
(Prix pour une vie juste) qui depuis trente
ans décerne des prix anti-établissement qui
au fil des ans ont gagné l’étiquette de
“prix Nobel alternatif”, au plus grand
agacement de la fondation Nobel qui feint
d’ignorer son existence.
Reste la légende tenace du prix “manquant”,
le prix Nobel de mathématiques. La légende
maintient qu’Alfred Nobel et le professeur
de mathématiques Gösta Mittag-Leffler,
créateur du premier institut de
mathématiques au monde à Stockholm en 1916,
étaient amoureux de la même femme. Par
jalousie, Alfred Nobel aurait rayé les
mathématiques de sa liste de prix à crééer
afin d’éviter que son rival ne l’obtienne.
“Nous avons effectué des recherches, mais
nous n’avons trouvé aucune indication de
l’intérêt d’Alfred Nobel pour les maths,
alors que tous les autres prix Nobel
reflètent ses intérêts avérés”. Tous, sauf
l’économie.
Olivier Truc
Emplacement origine