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Le scénario
d'une croissance molle se
précise
L'économiste Michel Aglietta
estime que le ralentissement
américain risque de se
produire dans six mois en
Europe
La banque centrale
américaine prête à agir
" Pour la plupart des pays,
la reprise et l'oeuvre de
redressement de l'économie
restent loin d'être achevés
", a déclaré, vendredi 27
août, Ben Bernanke,
président de la Réserve
fédérale américaine (Fed),
lors du symposium annuel des
banquiers centraux à Jackson
Hole (Wyoming). " Je prévois
que l'économie continuera de
croître au second semestre,
bien qu'à un rythme
relativement lent. " Selon
lui, " à ce stade ", les
risques de déflation ou
d'inflation trop forte sont
" faibles ". Mais il a
souligné que la Fed a les
moyens d'agir et est " prête
" à le faire. Toutefois,
elle ne le fera que " si les
perspectives de l'économie
devaient se détériorer
fortement ". Dans le même
discours, M. Bernanke
insiste sur le fait que " la
liste des motifs
d'inquiétude pour l'économie
indique que le retour à une
croissance robuste et stable
exigera des réponses
efficaces de la part d'un
large éventail de
responsables de la politique
économique ". [-] fermer
ENTRETIEN
Le ralentissement de la
croissance de l'économie
américaine se confirme. Le
département du commerce à
Washington a révisé,
vendredi 27 août, le produit
intérieur brut (PIB) au
deuxième trimestre à 1,6 %
en rythme annuel contre 2,4
% en première estimation. Le
redressement de l'économie
américaine est " loin d'être
achevé ", a estimé le
président de la Réserve
fédérale (Fed) Ben Bernanke
lors d'un discours à Jackson
Hole (Wyoming), ajoutant que
la Fed était " prête " à
prendre des mesures
supplémentaires pour la
soutenir.
Michel Aglietta, professeur
d'économie à l'université
Paris-Nanterre, analyse
l'ampleur de la
détérioration de l'économie
américaine, les risques que
ce ralentissement fait
planer sur le reste du
monde.
Washington vient d'annoncer
une révision significative
du PIB américain pour le
deuxième trimestre. Que
doit-on en penser ?
Cela signifie que le
ralentissement de la
croissance arrive plus vite
que prévu. Le rebond de
l'économie en début d'année
n'a été que le résultat du
restockage et du plan de
relance budgétaire. Aux
Etats-Unis, le marché de
l'immobilier ne s'est pas
redressé, les prix baissent,
les saisies de maisons se
poursuivent. Il faudra deux
ou trois ans pour que les
effets délétères des
subprimes, ces emprunts
hypothécaires dont les
défauts s'échelonnent,
s'estompent.
Nous avons traversé une
crise d'une telle ampleur,
en sortir prend
nécessairement du temps. Ce
fut un tremblement de terre,
et comme dans tout
tremblement de terre, il y a
des répliques.
Faut-il craindre comme
l'évoquent certains
économistes un " double dip
", une nouvelle récession ?
On peut le craindre. Mais le
scénario d'une croissance
molle, inférieure à 2 %, est
le plus probable. Autrement
dit celui d'une reprise très
faible qui maintiendrait le
chômage autour de 10 %. Pour
les Etats-Unis, où le modèle
économique est celui du
plein-emploi, cela soulève
une interrogation :
pourront-ils le supporter ?
Les allocations chômages ne
sont pas adaptées à un tel
phénomène.
Et si l'on ignore sa
probabilité, le risque d'un
double dip n'est pas à
écarter. La Fed a des marges
de manoeuvre étroites pour
soutenir l'économie. Ses
taux d'intérêt directeurs
sont déjà à 0 %, le système
financier reste fragile. On
est dans le piège japonais.
Le premier risque viendrait
d'une croissance trop faible
avec une consommation
flageolante qui supposerait
de relancer l'économie par
le commerce extérieur. Et
donc de faire baisser le
dollar pour faciliter les
exportations. Mais une chute
brutale du billet vert
pourrait provoquer une
panique financière qui
ferait plonger le pays dans
la récession.
L'autre danger serait que le
gouvernement mette en place
un nouveau plan de relance.
Or, son déficit est déjà
autour de 10 % du PIB. Un
nouveau stimulus budgétaire
pourrait effrayer les
détenteurs de dettes
américaines qui sont en
majeure partie des
non-résidents. Ils
pourraient alors exiger une
rémunération plus élevée, ce
qui ferait remonter les taux
d'intérêt. Cela tuerait la
croissance avec, en outre,
un effet boule de neige sur
la dette publique.
Ce constat signe-t-il
l'échec des politiques de
sortie de crise menées par
le gouvernement et la
Réserve fédérale ?
Les gouvernements ont sans
doute trop tardé à agir en
ne prenant la mesure du
problème qu'en septembre
2008 - au moment de la
faillite de la banque
d'affaire américaine Lehman
Brothers - . Mais la Fed
comme les autres banques
centrales a fait ce qu'il
faillait faire.
Si les mesures adoptées -
baisse des taux d'intérêts,
injection de liquidités -
n'avaient pas été prises, le
pays serait entré dans une
véritable dépression comme
dans les années 1930.
Quelles solutions peuvent
encore être apportées ?
La Fed ne peut plus agir sur
les taux pour stimuler la
croissance. Elle part donc
avec un gros handicap. Mais
elle dispose encore de
moyens. Elle peut utiliser
des outils non
conventionnels, racheter des
dettes souveraines
américaines, faire marcher
la planche à billets, pour
maintenir les taux d'intérêt
à long terme à des niveaux
suffisamment bas. C'est la
mesure nécessaire pour
éviter qu'une croissance
trop faible ne se traduise
par une baisse des prix et
des salaires, un scénario
déflationniste, qui ferait
monter les taux d'intérêt
réels même si les taux
nominaux restent faibles. La
Fed peut l'éviter, mais cela
a un coût.
Quels risques le
ralentissement américain
fait-il planer sur l'Europe
?
Ce que l'on observe aux
Etats-Unis se manifestera
d'ici à six mois en Europe.
Toutes choses égales par
ailleurs, on peut s'attendre
à une croissance au deuxième
semestre en zone euro
inférieure à 2 % et de
l'ordre de 1,5 % en 2011. Il
n'y a que les gouvernements
qui pensent encore autre
chose.
Surtout si le ralentissement
est trop prononcé, on peut
redouter une nouvelle crise
de dettes souveraines. Les
pays qui ont prévu des
remèdes de cheval pour
résorber leurs déficits ne
pourront pas les tenir. Cela
inquiétera le marché. Les
dettes grecques et
espagnoles pourraient alors
être attaquées de nouveau.
Pourtant certains pays en
Europe comme l'Allemagne
s'en sortent bien...
L'Allemagne connaît une
croissance forte aujourd'hui
mais il ne faut pas oublier
qu'elle a traversé une
récession parmi les plus
violentes en 2009 du fait de
sa dépendance au commerce
extérieur. Elle tire partie
de ses exportations vers la
Chine et vers les autres
pays émergents. In fine
l'Allemagne ralentira sans
doute moins que les autres
pays de la zone euro mais
elle ne sera pas épargnée.
Ce ralentissement peut-il et
doit-il inciter les Etats à
retarder la mise en oeuvre
de politiques de rigueur ?
La plupart des Etats en
Europe ont pour objectif de
résorber une grosse partie
de leurs déficits en 2013.
Ce n'est pas le bon horizon.
Pour résoudre un problème
d'endettement de cette
ampleur, il faut au moins
huit à dix ans. A la fin de
la seconde guerre mondiale
l'endettement des Etats-unis
dépassait 100 % du PIB,
celui du Royaume-Uni
atteignait 250 %. Il a fallu
attendre le milieu des
années 1950 pour que les
dettes reviennent à un
niveau acceptable.
Ce que les Etats peuvent
faire, c'est modifier la
structure des recettes :
imposer une taxe carbone
pour encourager l'innovation
dans les énergies
renouvelables, réduire les
cotisations sociales. Ainsi
l'on abaisse les coûts
salariaux sans faire reculer
les salaires. Si l'on
présente un programme de
réduction des déficits qui
tienne la route, le marché
peut accepter une échéance
plus longue.
La Chine et les pays
émergents peuvent-ils "
sauver " la croissance
mondiale ?
La Chine comme le Brésil
font partie de la solution.
Le modèle de croissance
chinois est en train de
changer. Les salaires
progressent, la consommation
intérieure se développe.
Mais la transition vers
cette nouvelle forme de
développement prendra du
temps. D'ici là la Chine
doit parvenir à éviter la
surchauffe, les dérapages
dans l'octroi de crédits et
la bulle immobilière. Si, à
moyen terme, la Chine comme
le Brésil sont les vecteurs
de la sortie de crise, il
n'est pas impossible que ces
pays traversent à court
terme encore quelques trous
d'air.
Propos recueillis par Claire
Gatinois
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