Quel bilan faites-vous des
lois Aubry?
La première loi était équilibrée. Pour
bénéficier des allègements de charges, les
entreprise devaient baisser le temps de
travail de 10% et créer 6% d'emplois
supplémentaires. Malheureusement, elle a
concerné très peu d'entreprises. La plupart
ont signé des accords de RTT à la suite de
la deuxième loi Aubry, qui était beaucoup
plus ambiguë. Elle autorisait les heures
supplémentaires et permettait la
modification de la définition du temps de
travail : chez Michelin par exemple, les dix
minutes pour se doucher ont tout à coup été
sortie du temps de travail et assimilées à
de la RTT. Il y a eu 350.000 emplois créés,
d'après l'Insee, mais cela aurait dû être
beaucoup plus efficace. Quand la gauche a
quitté le pouvoir en 2002, la baisse réelle
du temps de travail était de 4% seulement –
alors qu'un véritable passage de 39 à 35
heures aurait dû logiquement aboutir à 10%.
Faut-il le déplorer ? La croissance
peut-elle vraiment revenir en travaillant
moins?
La croissance n'est pas une fin en soi. Le
but, c'est plutôt la réduction du chômage.
Et là, il faut bien constater que le
"travailler plus" de Nicolas Sarkozy n'a pas
fonctionné. Avec tous les assouplissements
qu'ont subi les lois Aubry, la durée moyenne
du travail d'un salarié à temps complet se
situe aujourd'hui à 39,1 heures, d'après
l'Insee. Cela n'a pas fait baisser le
chômage : si on prend les huit catégories,
et pas simplement la catégorie 1, et qu'on
ajoute les RMIstes, on aboutit à plus de 4
millions de demandeurs d'emploi. On ne peut
pas s'en satisfaire. Il est impossible de
miser sur la croissance. Il faut donc aller
plus loin dans le partage du temps de
travail pour créer des emplois.
Pourtant, aucun leader politique, ni
à gauche, ni à droite, ne défend plus cette
vision. Vous êtes bien seul avec vos 32
heures… Etes vous un utopiste?
Pas du tout. Si les responsables politiques
ne s'intéressent pas à la RTT, c'est parce
qu'ils ne connaissent pas la réalité de
l'entreprise et les gains énormes de
productivité qui ont été réalisés.

Evolution de la richesse produite par
salarié en France (Graphique tiré de 'Pour
en finir avec Sarkozy', de Pierre
Larrouturou, à paraître aux éditions du
Rocher le 22 mai)
Elle a davantage augmenté ces 30 dernières
années que lors des 300 précédentes. Et la
France est le pays le plus performant en la
matière : d'après le BIT, entre 1980 et
2006, la productivité dans notre pays a
progressé de 2,2% en moyenne, contre 1,7%
aux Etats-Unis et 1,4% en Allemagne. Partout
la tendance est à la baisse du temps de
travail effectif. Si l'on prend en compte
les temps partiel, la durée moyenne de
travail par salarié n'est que de 33,7 heures
aux Etats-Unis, et de 31,9 heures en
Grande-Bretagne. Dans ces pays là, on
travaille même moins qu'en France, où cette
durée s'affiche à 36,2 heures ! La question
n'est donc pas de savoir si on va ou non
vers les 32 heures, mais comment on
y va. Est-ce que c'est par le stress et la
précarité comme dans ces pays où le
libéralisme est roi ? Pour ma part, je
défends une autre vision, celle du partage
négocié du travail.
Résiste-t-elle à la réalité ?
Environ 400 entreprises en France sont déjà
passés aux 32 heures, dans des secteurs très
variés. Une société comme Mamie Nova a créé
125 emplois grâce à ce dispositif sans
augmenter d'un centime les couts de
production. La clé de la réussite, c'est un
dispositif souple : chez Ducs de Gascogne,
par exemple, les salariés travaillent 4
jours par semaine pendant l'année, mais 5,
voire 6 à l'approche de Noël quand il faut
livrer les foies gras, puis se rattrapent
ensuite. Et, surtout, une obligation de
créer des emplois afin de bénéficier des
aides. Aujourd'hui, chaque année, les
entreprises bénéficient de 22 milliards
d'euros d'exonérations de charges au titre
des différentes lois sur la RTT, mais elles
n'ont aucune contrepartie à fournir en
échange. Cela a un coût énorme pour la
collectivité.