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35 heures

"Il faut aller plus loin dans la réduction du temps de travail"

Propos recueillis par Thomas Bronnec

Dix ans après le vote de la première loi Aubry, plus personne ne s’aventure à défendre la poursuite de la réduction du temps de travail... sauf Pierre Larrouturou, délégué national Europe du Parti socialiste. Entretien anti-pensée unique avec un apôtre des 32 heures, auteur de Pour en finir avec Sarkozy, à paraître le 22 mai aux Editions du Rocher.

 

Quel bilan faites-vous des lois Aubry?
 


La première loi était équilibrée. Pour bénéficier des allègements de charges, les entreprise devaient baisser le temps de travail de 10% et créer 6% d'emplois supplémentaires. Malheureusement, elle a concerné très peu d'entreprises. La plupart ont signé des accords de RTT à la suite de la deuxième loi Aubry, qui était beaucoup plus ambiguë. Elle autorisait les heures supplémentaires et permettait la modification de la définition du temps de travail : chez Michelin par exemple, les dix minutes pour se doucher ont tout à coup été sortie du temps de travail et assimilées à de la RTT. Il y a eu 350.000 emplois créés, d'après l'Insee, mais cela aurait dû être beaucoup plus efficace. Quand la gauche a quitté le pouvoir en 2002, la baisse réelle du temps de travail était de 4% seulement – alors qu'un véritable passage de 39 à 35 heures aurait dû logiquement aboutir à 10%.

Faut-il le déplorer ? La croissance peut-elle vraiment revenir en travaillant moins?
La croissance n'est pas une fin en soi. Le but, c'est plutôt la réduction du chômage. Et là, il faut bien constater que le "travailler plus" de Nicolas Sarkozy n'a pas fonctionné. Avec tous les assouplissements qu'ont subi les lois Aubry, la durée moyenne du travail d'un salarié à temps complet se situe aujourd'hui à 39,1 heures, d'après l'Insee. Cela n'a pas fait baisser le chômage : si on prend les huit catégories, et pas simplement la catégorie 1, et qu'on ajoute les RMIstes, on aboutit à plus de 4 millions de demandeurs d'emploi. On ne peut pas s'en satisfaire. Il est impossible de miser sur la croissance. Il faut donc aller plus loin dans le partage du temps de travail pour créer des emplois.

Pourtant, aucun leader politique, ni à gauche, ni à droite, ne défend plus cette vision. Vous êtes bien seul avec vos 32 heures… Etes vous un utopiste?
Pas du tout. Si les responsables politiques ne s'intéressent pas à la RTT, c'est parce qu'ils ne connaissent pas la réalité de l'entreprise et les gains énormes de productivité qui ont été réalisés.

Evolution de la richesse produite par salarié en France (Graphique tiré de 'Pour en finir avec Sarkozy', de Pierre Larrouturou, à paraître aux éditions du Rocher le 22 mai)

Elle a davantage augmenté ces 30 dernières années que lors des 300 précédentes. Et la France est le pays le plus performant en la matière : d'après le BIT, entre 1980 et 2006, la productivité dans notre pays a progressé de 2,2% en moyenne, contre 1,7% aux Etats-Unis et 1,4% en Allemagne. Partout la tendance est à la baisse du temps de travail effectif. Si l'on prend en compte les temps partiel, la durée moyenne de travail par salarié n'est que de 33,7 heures aux Etats-Unis, et de 31,9 heures en Grande-Bretagne. Dans ces pays là, on travaille même moins qu'en France, où cette durée s'affiche à 36,2 heures ! La question n'est donc pas de savoir si on va ou non vers les 32 heures, mais comment on y va. Est-ce que c'est par le stress et la précarité comme dans ces pays où le libéralisme est roi ? Pour ma part, je défends une autre vision, celle du partage négocié du travail.

Résiste-t-elle à la réalité ?
Environ 400 entreprises en France sont déjà passés aux 32 heures, dans des secteurs très variés. Une société comme Mamie Nova a créé 125 emplois grâce à ce dispositif sans augmenter d'un centime les couts de production. La clé de la réussite, c'est un dispositif souple : chez Ducs de Gascogne, par exemple, les salariés travaillent 4 jours par semaine pendant l'année, mais 5, voire 6 à l'approche de Noël quand il faut livrer les foies gras, puis se rattrapent ensuite. Et, surtout, une obligation de créer des emplois afin de bénéficier des aides. Aujourd'hui, chaque année, les entreprises bénéficient de 22 milliards d'euros d'exonérations de charges au titre des différentes lois sur la RTT, mais elles n'ont aucune contrepartie à fournir en échange. Cela a un coût énorme pour la collectivité.

 

L'Express lundi 19 mai 2008, mis à jour à 16:43