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Retraites : vivement 2012 !
Par THOMAS PIKETTY directeur d’études à l’EHESS et
professeur à l’Ecole d’économie de Paris.
Comment qualifier la «réforme» des retraites défendue par le
gouvernement ? Il s’agit d’un médiocre exercice de
rafistolage, qui ne règle en rien l’équilibre financier à
long terme. Comparé aux rustines précédentes (Balladur 1993,
Fillon 2003), le cru Sarko 2010 brille en outre par son
cynisme et son injustice.
Le gouvernement exploite à fond la complexité des systèmes
de retraites pour accréditer des comparaisons
internationales mensongères, aidé en cela par des médias
aussi complaisants qu’incompétents, et pour fragiliser les
plus fragiles. En France, le calcul des pensions dépend de
multiples paramètres : la durée de cotisations requise pour
une retraite à taux plein (41 ans) ; l’âge minimum
permettant d’ouvrir des droits (60 ans) ; et l’âge
permettant de partir à taux plein sans décote pour années
manquantes (65 ans). En décidant de ne pas toucher à la
durée et de tout miser sur des mesures d’âge, le pouvoir
choisit par définition de faire peser tout l’ajustement sur
ceux qui ont commencé à travailler tôt (passage de 60 ans à
62 ans) et sur les carrières précaires et incomplètes
(passage de 65 ans à 67 ans).
Prenons un salarié ayant commencé à travailler dès 18 ans.
Actuellement, il doit attendre 60 ans pour une retraite à
taux plein, soit 42 ans de cotisations. Avec la réforme, il
devra attendre 62 ans, soit 44 ans de cotisations. Par
contre, ceux qui ont eu la chance de faire des études, et
qui ont commencé à travailler à 21 ans et au-delà, ne seront
aucunement touchés par la réforme - puisqu’ils devaient de
toute façon attendre 62 ans pour atteindre 41 ans de
cotisations et bénéficier d’une retraite à plein taux. Et
les mesures sur les carrières longues ressassées par la
propagande UMP ne changeront rien à cette réalité
incontournable. Ces mesures ne concernent que ceux qui ont
commencé à travailler avant 17 ans, et exigent dans tous les
cas des durées de cotisations plus longues que 41 ans. Ce
qui est d’autant plus injuste que ceux qui ont commencé tôt
ont en moyenne des métiers plus pénibles et des espérances
de vie plus courtes… Technique classique : on plonge sous
l’eau la tête du condamné, puis on le laisse respirer
quelques instants pour qu’il dise «merci». Pas étonnant que
le seul syndicat à approuver la réforme soit la
Confédération générale des cadres (CGC).
Une bonne nouvelle néanmoins : les contours d’une véritable
réforme alternative commencent enfin à se dessiner. Face à
ces rafistolages à répétition, les deux principaux syndicats
(CFDT et CGT) soutiennent désormais l’idée d’une remise à
plat générale de nos régimes de retraite. C’est la seule
stratégie permettant de garantir l’équilibre à long terme,
de redonner confiance aux jeunes générations et de sortir
par le haut de la crise actuelle. Car, au-delà de la
complexité des règles sur les durées et les âges, le système
français se caractérise par l’empilement de dizaines de
régimes, ce qui rend impossible tout débat serein sur la
part du revenu national que l’on souhaite consacrer aux
retraites.
Les points de vue demandent certes à être précisés et
rapprochés. La CFDT parle ouvertement de «réforme
systémique» visant à unifier les régimes, alors que la CGT
évoque une «maison commune des retraites». Des garanties
solides devront être données aux fonctionnaires, notamment
en termes de compensations salariales. Une refondation
sociale de cette ampleur ne pourra évidemment pas se faire
sans une forte légitimité démocratique, et donc par une
validation par les urnes en 2012. Les organisations
syndicales et politiques doivent travailler de concert dans
cette perspective. Le PS a déjà commencé à s’engager dans
cette voie, en défendant explicitement l’universalisation du
droit à la retraite et la création d’une «commission pour
l’unification des régimes».
Beaucoup de travail reste à faire. Rien ne pourra être
accompli si les responsables politiques ne prennent pas
leurs responsabilités et ne s’engagent pas le plus tôt
possible sur des objectifs précis : on n’improvise pas ce
type de réforme après les élections. Mais désormais il n’est
plus interdit d’espérer.
Libé+14/09/2010 à 00h00
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