Retraites :
une réforme sans courage
Le
président de la République a décidé de
réformer les retraites à la hâte. Une
réforme alibi pour faire oublier toutes celles qu'il a
manquées ; une réforme pour tenter de rassurer des
marchés qui s'inquiètent de notre situation
financière et donner des gages à une Allemagne qui,
agacée de recevoir des leçons de la France, conditionne
désormais le maintien de ses relations
privilégiées avec nous à l'instauration d'une
politique de rigueur dénuée d'ambiguïté.
Fragilisé financièrement, le gouvernement cherche
à rassurer les investisseurs, puisque toutes les politiques
engagées depuis 2002, et particulièrement depuis 2007,
ont été financées par la dette, depuis le paquet
fiscal de l'été 2007 jusqu'au grand emprunt, en passant
par la taxe professionnelle et la baisse de la TVA dans la restauration.
Mais parce qu'elle est à courte vue, parce qu'elle n'est pas
financée, parce que surtout elle est injuste, la réforme
annoncée ne fera qu'accroître l'inquiétude et
l'angoisse de nos concitoyens et retardera le rétablissement de
la confiance nécessaire au retour de la croissance et de
l'emploi. Cette réforme, si elle reste en l'état, sera
une réforme ratée.
D'abord parce que le compte n'y est pas. Il fallait dégager 45
milliards d'euros annuels d'ici à 2020. Il manquera chaque
année plus de 15 milliards, que l'Etat devra emprunter.
Malgré la réforme, la France va devenir le plus gros
emprunteur public en euros du marché, avec un besoin de
financement de plus de 450 milliards dès cette année et
probablement autant l'année prochaine !
Ensuite parce que cette réforme est profondément
déséquilibrée. L'essentiel de l'effort sera
demandé aux salariés, qui financeront ainsi 83 % de la
réforme. Les mesures d'âge représentent en effet
plus de 25 milliards d'euros sur les 30 milliards qui sont
réellement financés. Le choix de relever l'âge
légal de 60 à 62 ans est la solution la plus
défavorable pour les salariés modestes qui ont
commencé à travailler tôt, ont eu les
métiers les plus pénibles et les
rémunérations les plus faibles.
Quant
au relèvement de l'âge de départ à taux
plein de 65 à 67 ans, il touche de plein fouet les
salariés - principalement les femmes - qui ont connu des
carrières incomplètes. Nous n'insisterons jamais assez
sur le caractère décalé d'une réforme qui
n'attaque pas de front le chômage des seniors. Que va-t-on y
gagner sinon l'augmentation du nombre de chômeurs de longue
durée ?
De même pour la marque dogmatique et autoritaire d'une
réforme qui veut imposer le même chemin à tous,
alors que les parcours professionnels sont divers, les histoires de vie
fragmentées, les espérances de vie inégales.
Face à cela, les ressources nouvelles représentent 5
milliards d'euros, dont 2 milliards concernent les revenus du
patrimoine. La véritable réforme de la fiscalité
du patrimoine attendra, puisque le gouvernement, tout en
prétendant les taxer plus, maintient de fait
l'exonération totale des plus-values au bout de huit ans de
détention.
Surtout,
les cent plus gros bénéficiaires du bouclier fiscal vont
sans doute payer quelques centaines d'euros en plus, mais ils
percevront toujours des chèques de 1,8 million d'euros, en
moyenne, au titre de ce bouclier. Quant aux entreprises, leur effort
représentera moins de 6 % de l'enjeu financier.
Enfin, tout en refusant de fournir aux régimes de pensions les
recettes nécessaires, le gouvernement a recours à un
expédient moralement irresponsable. Le gouvernement accumule les
déficits jusqu'en 2018 et les finance en siphonnant les seules
réserves qui avaient été accumulées, au
cours de la dernière décennie au bénéfice
des jeunes générations.
Les 35 milliards du fonds de réserve des retraites
créé par la gauche vont être dilapidés,
alors que cette réserve avait été
constituée pour passer le cap générationnel des
années 2020. Comment redonner confiance aux jeunes
générations dans notre pacte social si la politique
suivie consiste à ne leur laisser que des dettes et à
faire main basse sur les ressources qui leur étaient
destinées ?
A l'opposé de cette réforme, le Parti socialiste a fait
des propositions pour instaurer une retraite choisie permettant
davantage les choix individuels dans le cadre de garanties collectives,
acceptant l'allongement progressif de la durée de cotisation
tout en prenant en compte la pénibilité des
métiers et la question décisive de l'emploi des seniors.
Il va de soi que des prélèvements obligatoires sont
nécessaires si l'on ne veut pas accumuler les déficits :
à chacun de contribuer à l'effort en fonction de ses
vrais revenus et une fois clarifiée la participation des
entreprises à cet effort national.
Aussi grave soit-elle, la situation de notre pays ne peut justifier une
réforme injuste faisant porter l'effort sur les salariés
les plus modestes et fragiles, une réforme irresponsable,
pillant les seules économies réalisées à ce
jour pour les générations futures.
Une réforme qui, n'étant pas à la hauteur des
enjeux, ne permettra même pas de rassurer des marchés pour
qui, pourtant, elle est faite.
Jérôme Cahuzac, Pierre-Alain Muet et Marisol Touraine, députés
socialistes LE
MONDE | 23.06.10 |
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