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Le protectionnisme, une arme utile…
faute de mieux
Par THOMAS PIKETTY directeur d'études
à l'EHESS et professeur à l'Ecole
d'économie de Paris.
Pourquoi les économistes, dans leur
immense majorité, croient-ils au
libre-échange ? Parce qu’ils ont
appris à l’école qu’il était plus
efficace de commencer, dans un
premier temps, par produire le plus
de richesses possibles, en
s’appuyant sur des marchés libres et
concurrentiels, afin d’utiliser au
maximum les avantages comparatifs
des uns et des autres. Quitte, dans
un second temps, à redistribuer de
façon équitable les gains de
l’échange, au moyen d’impôts et de
transferts transparents à
l’intérieur de chaque pays. Voici ce
que l’on apprend à l’école en
économie : la redistribution
efficace est la redistribution
fiscale ; il faut laisser les
marchés et les prix faire leur
travail, en les distordant le moins
possible (la fameuse «concurrence
libre et non faussée») ; puis
redistribuer ensuite, «dans un
second temps».
Tout n’est pas faux dans cette belle
histoire, loin de là. Mais elle pose
tout de même un problème majeur. Au
cours des trente dernières années,
les échanges de biens et services
ont été fortement libéralisés, au
nom notamment de cette logique. Or
le second temps, celui de la
redistribution fiscale accrue, n’est
jamais venu. Au contraire : la
concurrence fiscale a laminé les
impôts progressifs patiemment
construits au cours des décennies
précédentes. Les plus riches ont
bénéficié de fortes réductions
d’impôts, alors même qu’ils étaient
déjà les premiers bénéficiaires de
la libéralisation des échanges et de
la mondialisation. Les plus modestes
ont dû se contenter de hausses de
cotisations sociales et d’impôts sur
la consommation, tout cela dans un
contexte de stagnation des salaires
et de l’emploi. Loin de redistribuer
plus équitablement les gains de la
libéralisation, la redistribution
fiscale a au contraire eu tendance à
en accentuer les effets
inégalitaires.
Certains diront : c’est dommage,
mais que peut-on y faire ? Si les
préférences politiques de
l’électorat ont conduit à choisir
moins de redistribution fiscale, on
peut bien sûr le regretter. Mais on
ne va tout de même pas rétablir les
barrières douanières, car cela ne
ferait qu’abaisser la croissance
déjà bien faible.
Certes. Sauf qu’à bien y regarder,
la libéralisation inconditionnelle
des échanges et le dumping fiscal
ont partie liée. On a désarmé la
puissance publique sans rien obtenir
en échange. Avec l’interdiction des
taxes sur les importations et des
subventions aux exportations, on a
même encouragé les Etats à
développer d’autres outils pour
promouvoir leur production
nationale, notamment en détaxant les
investissements étrangers et le
travail très qualifié (tout cela de
façon parfaitement autorisée, bien
sûr).
Sans compter que la libéralisation
des services financiers et des flux
de capitaux a directement facilité
l’évasion fiscale, aussi bien au
niveau des entreprises que des
particuliers. Faute d’une
coordination adéquate entre pays,
cela a fortement limité la capacité
des Etats à mener une politique
fiscale autonome.
Un exemple parmi d’autres : la
directive épargne mise en place en
2005 était enfin censée permettre
des échanges automatiques
d’informations entre administrations
fiscales européennes, de façon à ce
que chaque pays puisse connaître en
temps réel les placements détenus
par ses résidents à l’étranger et
les intérêts correspondants. Sauf
qu’elle ne s’applique toujours pas
au Luxembourg ou à la Suisse, qui
vient de négocier séparément une
prolongation de son régime
dérogatoire lui permettant - en
toute légalité - de ne pas révéler
l’identité des titulaires de comptes
dans ses banques. Et sauf que la
directive ne concerne de toute façon
que l’épargne bancaire et les
obligations, et exclut donc
l’essentiel des placements
financiers importants détenus à
l’étranger (et notamment les comptes
titres en actions).
Pour que cela change vraiment, il
faudra autre chose que de paisibles
sommets du G20 et des déclarations
de bonnes intentions. Pour faire
céder les paradis fiscaux, et plus
généralement mettre en place les
régulations financières, sociales et
environnementales qui s’imposent
pour reprendre le contrôle d’un
capitalisme mondialisé devenu fou,
l’arme commerciale sera sans doute
indispensable. Si l’Union européenne
parle d’une seule voix et cesse de
se comporter comme un nain
politique, alors on pourra même
éviter de mettre les menaces
d’embargo et de protection à
exécution. Ce qui serait préférable,
car si le protectionnisme - comme la
police - est une arme dissuasive
essentielle que les Etats doivent
garder à portée de main, il n’est
pas en soit une source de prospérité
(contrairement à ce que certains «démondialisateurs»
enthousiastes semblent s’imaginer).
Mais si l’on choisit d’approfondir
la construction européenne sans
réelle avancée dans cette direction,
alors on court le risque de susciter
des replis nationalistes extrêmement
violents.
20/12/11 Libé +