|
|
|
 |
|
--__- |
|
La prime Sarkozy : un
non-sens économique
4 réactions
Par ROMAIN RANCIÈRE est chercheur à l'Ecole des Ponts et professeur
associé à l’Ecole d’économie de Paris.
Dans un récent ouvrage intitulé les Décennies aveugles, Philippe
Askenazy fait une revue implacable des erreurs de politiques
économiques des trente dernières années, erreurs provenant autant de la
démagogie que de l’incompétence. Et dans ce domaine, la récente prime
promise, par Nicolas Sarkozy, aux salariés des entreprises de plus de
50 employés dont les dividendes sont en croissance, mériterait un
glorieux épilogue. Cette mesure n’a strictement aucun sens ni du point
de vue de la fiscalité, ni du point de vue du marché du travail, ni du
point de vue de la structure de financement des entreprises.
Dans le domaine fiscal, un des grands chantiers des années à venir est
celui de la simplification via la suppression des niches fiscales et
l’unification de la taxation des différents revenus : salaires,
stock-options, dividendes, intérêts d’obligation, plus-values. A
l’opposé, la prime Sarkozy introduit une nouvelle niche fiscale. Elle
sera exonérée de cotisations sociales et d’impôt sur les sociétés et
uniquement soumise à un forfait de 8% au titre de la CSG et du CRDS.
Sans cette incitation fiscale, cette prime serait sans intérêt et se
traduirait, pour l’essentiel, par un changement de présentation
comptable entre salaire fixe et salaire variable au sein des
entreprises concernés. Et si l’objectif est de réduire les inégalités,
c’est se tromper grossièrement de cible que de s’attaquer au partage de
la valeur ajoutée entre les revenus du travail et du capital. Celui-ci
n’a en effet presque pas changé en trente ans. Ce qui a changé, et de
façon drastique, c’est la distribution des revenus entre les
bénéficiaires de hauts revenus - et parmi eux beaucoup de dirigeants
salariés de grandes entreprises - et tous les autres. Et comme l’a
démontré Thomas Piketty, l’outil adapté pour réduire cette inégalité
est la progressivité d’un nouvel impôt unifiant l’actuel impôt sur le
revenu et la CSG.
Sur le marché du travail, les salaires fluctuent généralement beaucoup
moins que les dividendes au cours du cycle économique. Il y a un
partage du risque entre actionnaires et salariés. Les salariés sont en
partie assurés contre les fluctuations de l’activité tout en gardant le
risque de perdre leur emploi. Les actionnaires font face à un risque de
faillite et à des revenus plus volatils mais bénéficient davantage des
rebonds d’activité. Au-delà des fluctuations conjoncturelles, les
salaires sont censés croître avec l’augmentation structurelle de la
productivité du travail. L’identification et la redistribution de ces
gains de productivité sont au cœur de la négociation salariale et du
conflit sous-jacent entre les salariés, les dirigeants et les
actionnaires. Dans ce domaine, l’Etat se doit d’assurer le respect du
cadre et des règles de négociation, mais n’a pas vocation à dicter
directement les augmentations de salaires dans les entreprises, à
l’exception de la fixation du salaire minimum.
Du point de vue de la structure de financement des entreprises, la
prime Sarkozy risque d’être soit inefficace, soit perverse. Le critère
de croissance des dividendes est facile à contourner. Une façon d’y
parvenir est de lisser les dividendes sur plusieurs années en faisant
des provisions. Une autre est de procéder à des rachats massifs
d’actions dans les périodes bénéficiaires transformant ainsi les
dividendes supplémentaires en gains en capital.
On peut se demander aussi quelle est la justification de cibler la
croissance plus que le niveau des dividendes. En quoi une entreprise
dont le taux de dividende fluctue entre 0% et 5% devrait redistribuer
davantage vers ces salariés qu’une entreprise qui maintient un niveau
constant de dividende à 8% ? Un effet pervers de cette réforme est que
les entreprises seront incitées à modifier la structure de leur
financement au détriment des actions, dont les dividendes fluctuent, et
au bénéfice de l’émission de dette. Dans le secteur financier -
particulièrement visé par la prime Sarkozy - cette incitation à
l’endettement va à l’exact opposé de la régulation prudentielle qui
recommande d’accroître les ratios de fonds propres. Si la prime Sarkozy
n’a aucun sens économique, c’est que sa justification est ailleurs. Il
s’agissait, au moment où les plus riches bénéficiaient d’un cadeau
fiscal massif grâce à la réduction de l’ISF, de donner aux moins
favorisés un os à ronger. Par cette sorte d’aumône forcée, défiscalisée
et payée par les entreprises prospères, les grands gagnants de l’ère
Sarkozy pourront faire croire qu’ils ont laissé aux perdants un
pourboire sur leurs gains.
Libé+26/04/2011 à 00h00
|
|
|