Pour la semaine
de 32 heures
Il y a quelque
chose
d'insultant pour
les millions de
chômeurs
recensés ou non,
de travailleurs
précaires ou
épuisés, de
salariés
contraints au
temps partiel,
de s'entendre
dire à nouveau,
cette fois-ci
par Manuel
Valls, député PS
de l'Essonne,
qu'il leur
serait possible
de gagner plus
en travaillant
plus. Cependant,
le florilège de
déclarations
tonitruantes sur
les 35 heures a
au moins
l'avantage de
rouvrir le débat
sur la durée du
travail.
C'est le moment,
parce que les
pays qui ont le
mieux réussi à
contenir la
montée du
chômage durant
la crise ont pu
le faire "en
encourageant
notamment des
réductions du
temps de travail
afin d'éviter
des
licenciements",
comme le
souligne l'OCDE
en faisant
allusion au
chômage partiel.
Ce qui ne
l'empêche pas,
fidèle à son
idéologie, de
prôner "le
retrait
progressif de
ces mesures à
mesure que la
reprise
économique se
confirme" parce
qu'elles coûtent
cher, soit aux
entreprises,
soit aux
finances
publiques.
La réduction des
dépenses
publiques et la
reconstitution
des marges des
entreprises
passeront donc
avant la lutte
contre le
chômage. C'est
dans ce contexte
que s'inscrit la
nouvelle
offensive
déclenchée par
l'UMP et par le
secrétaire
d'Etat chargé du
commerce, Hervé
Novelli,
secondés par
Manuel Valls
contre les 35
heures : il
s'agit de faire
sauter l'une des
dernières digues
contre
l'individualisation
du rapport
salarial, la
notion de durée
légale du
travail.
La double crise
économique et
écologique
devrait pourtant
amener à
repenser les
politiques de
lutte contre le
chômage. En
Europe et en
France, il n'y a
aucune raison de
tout miser sur
la croissance,
surtout parce
que, même si
l'on renonçait à
ces purges sous
la pression des
mouvements
sociaux, c'est
le modèle de
développement
lui-même qu'il
faudra revoir.
Le lien entre
taux de
croissance du
PIB global et
emploi perdra de
son sens dans
une économie où
certains
secteurs -
intensifs en
produits
durables et de
qualité, et donc
en emplois -
devront croître
de façon
accélérée alors
que d'autres
devront
décroître
rapidement.
Pour entamer la
nécessaire
bifurcation de
ce modèle, deux
politiques
phares sont
décisives : un
effort colossal
d'investissement
public et privé
dans la
reconversion
écologique du
système
productif ; une
réduction
générale de la
durée du travail
à temps plein.
Il faut pour
cela opérer à la
fois un
accroissement
important du
taux
d'investissement,
et une
augmentation de
la masse des
salaires grâce à
la création
d'emplois sans
baisse de
rémunération. Ce
n'est possible
qu'à une seule
condition : une
réduction du
prélèvement
imposé par la
finance et les
riches sur le
revenu national.
Le gouvernement
reconduit au
contraire les
cadeaux fiscaux
aux privilégiés
- 100 milliards
d'euros par an
pour les mesures
fiscales prises
depuis 2000 -
alors que le
service de la
dette publique
atteint 50
milliards
d'euros par an
et que les
dividendes ont
repris leur
progression.
Voilà pourquoi
la question de
la répartition
est décisive :
il faut choisir
entre verser des
intérêts et des
dividendes ou
créer des
emplois par la
reconversion
écologique et la
réduction du
temps de
travail.
Le bilan des 35
heures est
certes
ambivalent :
créations
massives
d'emplois
pérennes d'un
côté - le
chiffre officiel
de 350 000
emplois créés
par les lois
Aubry n'a jamais
été contesté -,
intensification
du travail et
gel des salaires
de l'autre. Mais
à court et moyen
terme, la
réduction du
temps de travail
demeure un moyen
indispensable
pour faire
reculer le taux
de chômage. Deux
principes
doivent être
respectés. Une
réduction du
temps de travail
de 10 % - vers
les 32 heures -
doit impliquer
10 % d'embauches
supplémentaires,
de manière à ne
pas intensifier
le travail et à
réduire sa
pénibilité. Et
il faut
maintenir les
salaires
mensuels
(compensation
intégrale).
L'augmentation
de la masse
salariale (plus
d'emplois payés
autant qu'avant)
ne conduit pas à
une perte de
compétitivité,
dès lors que le
supplément de
salaires est
compensé par une
moindre
distribution
d'intérêts et de
dividendes.
Contre le
chômage, "on a
tout essayé",
disait François
Mitterrand...
sauf de toucher
aux profits
financiers. En
conservant
l'actuelle
répartition des
revenus, il ne
sera possible ni
de faire reculer
le chômage, ni
d'enclencher la
transition
écologique.
Toute
proposition
contraire est
une illusion.
Quant à l'idée
d'allonger la
durée du
travail, c'est
une véritable
aberration
économique et
écologique.
La réduction du
temps de travail
constitue la
base matérielle
sur laquelle
peut se
construire un
autre modèle de
développement,
en France comme
en Europe. En
faisant reculer
le chômage et la
précarité et en
réduisant la
pénibilité, elle
est la condition
d'un travail
décent pour
toutes et tous.
En donnant la
priorité au
temps libre sur
le productivisme
et le
consumérisme,
elle est la
condition
d'émergence de
nouveaux modes
de consommation,
de vie, de
participation à
la vie de la
cité, qui
permettront
seuls de faire
face aux défis
environnementaux
et sociaux.
La
redistribution
des revenus sous
forme d'accès à
l'emploi et à
plus de temps
libre est un
puissant
réducteur
d'inégalités
sociales. C'est
pourquoi, nous
nous prononçons
en faveur d'une
perspective de
reprise du
processus de
baisse de la
durée du
travail, vers
les 32 heures,
au nom d'un
modèle de
développement
égalitaire
assurant à tous
les citoyens une
insertion
sociale décente.
Il faut rompre
avec la logique
perverse qui
fait dépendre
l'emploi de la
rentabilité et
prendre les
choses à
l'envers : quels
emplois utiles
pour quels
besoins sociaux
?
Geneviève Azam,
Mireille
Bruyère,
Benjamin Coriat,
Thomas Coutrot,
Jean Gadrey,
Jérôme Gleizes,
Jean-Marie
Harribey, Michel
Husson, Dany
Lang, Philippe
Légé, Frédéric
Lordon, Gus
Massiah,
Fabienne Orsi,
Dominique Plihon,
Gilles Raveaud,
Maël Theulière,
Aurélie Trouvé
sont économistes
;
Catherine
Bloch-London,
sociologue ;
François
Desriaux,
journaliste ;
Pierre Khalfa,
syndicaliste ;
Dominique Méda,
sociologue ;
Evelyne Serverin,
juriste.
Collectif
LEMONDE |
12.01.11