Faut-il sauver
les banquiers ?
Par Thomas Piketty
La crise financière va-t-elle conduire à un
retour en force de l’Etat sur la scène
économique et sociale ? Il est trop tôt pour le
dire. Au moins est-il utile de dissiper quelques
malentendus et de préciser les termes du débat.
Les sauvetages de banques et les réformes du
système de régulation financière orchestrés par
le gouvernement américain ne constituent en soi
pas un tournant historique. La rapidité et le
pragmatisme avec lesquels le Trésor américain et
la Federal Reserve adaptent chaque jour leur
doctrine et se lancent dans des nationalisations
temporaires de pans entiers du système financier
sont certes impressionnants. Et même s’il faudra
du temps pour connaître le coût final net pour
le contribuable, il est possible que l’ampleur
des interventions en cours dépasse les niveaux
atteints dans le passé. On parle maintenant de
montants compris entre 700 et 1 400 milliards de
dollars, soit entre 5 et 10 points de PIB
américain, alors que la débâcle des Savings and
Loans des années 80 avait coûté environ
2,5 points de PIB.
Il reste que ce type d’interventions dans le
secteur financier se situe dans une certaine
mesure dans la continuité des doctrines et des
politiques déjà pratiquées dans le passé. Les
élites américaines en sont convaincues depuis
les années 30 : si la crise de 1929 a pris une
telle ampleur et mené le capitalisme au bord du
gouffre, c’est parce que la Federal Reserve et
les autorités publiques ont laissé les banques
s’effondrer en refusant d’injecter les
liquidités nécessaires pour rétablir la
confiance et la croissance régulière de
l’économie réelle. Pour certains libéraux
américains, la foi dans l’interventionnisme de
la Federal Reserve va même de pair avec le
scepticisme vis-à-vis de l’interventionnisme
étatique en dehors de la sphère financière :
pour sauver le capitalisme, nous avons besoin
d’une bonne FED, souple et réactive - et surtout
pas du welfare state ramollissant que les
rooseveltiens ont voulu imposer à l’Amérique. En
oubliant ce contexte historique, on risque de
s’étonner de la rapidité d’intervention des
autorités financières américaines.
Les choses vont-elles s’arrêter là ? Cela dépend
de la présidentielle américaine : un président
Obama pourrait saisir cette occasion pour
renforcer le rôle de l’Etat dans d’autres
domaines que la seule sphère financière, par
exemple sur l’assurance-maladie et la réduction
des inégalités. Compte tenu du gouffre
budgétaire légué par l’administration Bush
(dépenses militaires, sauvetages financiers),
les marges de manœuvre sur la santé risquent
toutefois d’être limités - le consentement des
Américains à payer plus d’impôts n’est pas
infini. Le débat en cours au Congrès sur la
limitation des rémunérations dans la finance
illustre d’ailleurs les ambiguïtés du contexte
idéologique actuel. On sent certes monter
l’exaspération de l’opinion américaine face à
l’explosion des super-salaires des dirigeants et
des traders observée au cours des trente
dernières années. Mais la solution envisagée,
qui consiste à instituer une rémunération
maximale de 400 000 dollars (le salaire de
président des Etats-Unis) dans les institutions
financières renflouées par le contribuable, est
une réponse partielle, et surtout aisément
contournable - il suffit de transférer le
paiement de salaires plus élevés dans d’autres
sociétés.
Après la crise de 1929, en réaction aux élites
économiques et financières qui s’étaient
enrichies tout en conduisant le pays à la crise,
la réponse de Roosevelt fut autrement plus
brutale. Le taux de l’impôt fédéral sur le
revenu applicable aux revenus les plus élevés
fut porté de 25 % à 63 % en 1932, puis 79 % en
1936, 91 % en 1941, niveau réduit à 77 % en
1964, et finalement à 30 %-35 % au cours des
années 1980-1990 par les administrations
Reagan-Bush (Obama propose de le remonter à
45%). Pendant près de cinquante ans, des années
1930 jusqu’en 1980, jamais le taux supérieur ne
descendit au-dessous de 70%, et il fut en
moyenne de plus de 80%. Dans le contexte
idéologique actuel, où le droit de toucher des
bonus et parachutes dorés de plusieurs dizaines
millions d’euros sans avoir à payer plus de 50%
d’impôt a été promu au rang des droits de
l’homme, beaucoup jugeront cette politique
primaire et spoliatrice. Elle a pourtant été
appliquée pendant un demi-siècle dans la plus
grande démocratie du monde - visiblement sans
empêcher l’économie américaine de fonctionner.
Surtout, elle avait le mérite de réduire
drastiquement les incitations des dirigeants des
entreprises à se servir dans la caisse au-delà
d’un certain seuil. Avec la globalisation
financière, de tels mécanismes ne pourraient
sans doute être mis en œuvre sans une refonte
complète des règles de transparence comptable et
une action implacable contre les paradis
fiscaux. Malheureusement, il faudra sans doute
bien d’autres crises pour en arriver là.
Thomas Piketty est directeur d’études à l’EHESS
et professeur à l’Ecole d’économie de Paris.
Libération 30 sept.