Par PHILIPPE
MARTIN
professeur à
Sciences-Po.
La campagne de
lobbying des
banques
s’intensifie
contre les
projets de
nouvelles
réglementations
financières
discutés en
Europe. Les
banques
utilisent la
même stratégie
que celle qui a
si bien
fonctionné, pour
elles, depuis le
début de la
crise : le
chantage. Si les
Etats imposaient
de nouvelles
réglementations
qu’elles
jugeraient trop
restrictives, en
particulier sur
les capitaux
propres qu’elles
doivent détenir,
elles affirment
qu’elles
devraient
restreindre
fortement le
crédit
replongeant
ainsi l’économie
dans la
récession. C’est
à peu près
l’argument
qu’elles avaient
utilisé après la
faillite de
Lehman. Sans
sauvetage
public, les
faillites en
cascade des
banques feraient
imploser
l’économie
réelle. Ce
chantage avait
réussi et les
gouvernements
avaient cédé à
juste titre. En
revanche, ils ne
doivent pas se
soumettre au
chantage actuel.
Deux ans après
la crise, force
est de constater
cependant
qu’aucune
nouvelle
réglementation
n’est entrée en
vigueur.
Une raison est
que les profits
des banques et
donc les
rémunérations
des banquiers
reviennent en
force et leur
pouvoir de
lobbying s’en
trouve donc
renforcé.
Pourquoi ? La
crise a éliminé
des concurrents
et le coût de la
matière première
pour les banques
(la liquidité) a
fortement
diminué grâce
aux taux
d’intérêt très
faibles des
banques
centrales. En
outre,
contrairement
aux autres
acteurs privés
de l’économie,
les banques
bénéficient
gratuitement
d’une garantie
de l’Etat.
Garantie qui
leur permet
d’emprunter à
coût faible et
d’investir dans
des activités
risquées et à
rentabilité
élevée. Lorsque
les banquiers
répètent en
chœur que leurs
profits et
rémunérations
actuelles ne
viennent pas de
la manne
publique parce
qu’ils ont
remboursé les
sommes prêtées
en pleine crise,
ils sont donc
d’une mauvaise
foi confondante.
Les profits
actuels des
banques sont
directement liés
à l’aide
publique.
Les débats entre
les économistes
sont vifs sur le
type de
réglementations
nécessaires pour
empêcher que la
garantie
publique dont
bénéficient les
banques ne
produise une
trop grande
prise de risque.
Mais ils
s’accordent sur
la nécessité
d’imposer des
règles plus
strictes qui
auront pour
conséquence de
diminuer les
profits des
banques.
Le sujet des
bonus les divise
davantage.
Certains
considèrent
qu’il s’agit
d’une question
secondaire, une
distraction des
vrais enjeux, et
que les bonus
n’ont pas joué
de rôle dans la
crise
financière. Les
autres (qui
croient
peut-être plus
aux incitations)
considèrent en
revanche que,
même si les
rémunérations et
les bonus ne
sont pas la
cause majeure de
la crise (il n’y
a de toute façon
pas de cause
unique), elles
ont incité les
banquiers et les
traders à
prendre
davantage de
risques en
jouant à un
casino très
asymétrique :
pile, je gagne
un énorme bonus,
face je perds
mon bonus mais
pas les sommes
engagées par la
banque, qui sera
de toute façon
sauvée par
l’Etat.
Jusqu’ici, ce
débat restait
assez théorique.
Une étude
récente et très
rigoureuse de
trois
économistes
(Cheng, Hong et
Scheinkman
disponible sur
le site de ce
dernier à
l’université de
Princeton)
permet va plus
loin. Ils
utilisent des
données sur les
rémunérations
des dirigeants
d’environ 150
institutions
financières
américaines
(principalement
des banques) sur
la période
1992-2008 pour
étudier la
corrélation
entre le montant
de ces
rémunérations et
les risques pris
par ces
institutions. Le
résultat est
très clair : à
taille égale,
les institutions
offrant des
rémunérations
(en particulier
des bonus) plus
élevées ont été
plus agressives
(c’était bien le
but de ces
rémunérations
incitatives) et
ont pris plus de
risques. Pendant
la phase de la
bulle, elles ont
eu des
rendements plus
élevés et,
pendant la phase
de crash, elles
ont fait plus de
pertes. Elles
ont en
particulier
davantage
investi dans les
subprimes. Que
peut-on en
déduire? Que les
montants des
bonus ne doivent
être ni laissés
à la discrétion
des banques qui
bénéficient de
la garantie de
l’Etat, ni
livrés à la
vindicte
populaire, qui
les juge
évidemment
injustes. Il
s’agit de
réduire non des
rémunérations
astronomiques -
c’est le rôle de
l’impôt sur le
revenu - mais le
risque.
Exactement comme
un assureur peut
obliger l’assuré
à mettre en
place des
extincteurs
contre
l’incendie,
l’Etat assureur
peut obliger les
banques à mettre
en place un
système de
rémunération qui
décourage la
prise excessive
de risque.
Comme celui des
capitaux
propres, le
contrôle des
rémunérations
des banquiers
doit faire
partie de
l’arsenal du
régulateur pour
éviter que le
contribuable ne
se retrouve une
nouvelle fois
contraint de
payer la
facture.