Des moyens
financiers pour le service
public
Par
PIERRE-YVES GEOFFARD professeur
à l’Ecole d’économie de Paris et
directeur d’études à l’EHESS.
Peut-être un pays dont les
dépenses qu’il consacre à la
justice le classent au 37e rang
des 43 pays du Conseil de
l’Europe, devrait-il admettre
que les défaillances de son
système judiciaire relèvent d’un
choix politique. Peut-être les
gouvernements devraient-ils
assumer ces choix, et expliquer
à la population que oui, sans
doute, c’est terrible qu’une
jeune fille se fasse assassiner,
que certes son assassin présumé
aurait dû être suivi et que ce
suivi aurait peut-être retenu
son acte, mais que la France n’a
pas les moyens de le faire.
Hélas, soyons-en certains, faute
de moyens accrus consacrés à la
justice, d’autres crimes seront
commis qui pourraient être
prévenus.
Mais ce qui est vrai de la
justice l’est aussi d’autres
services publics : des budgets
en baisse conduisent à renoncer
à des actions dont on sait
pourtant qu’elles seraient
utiles. Le scandale du Mediator
en fournit un excellent exemple.
Ici, pas d’assassinat sordide
par un maniaque sexuel, mais un
médicament distribué à des
millions de doses par une
entreprise pharmaceutique
française, dont «on» finit par
se rendre compte qu’il provoque
des décès. Le scandale est à
plusieurs facettes. Tout
d’abord, le laboratoire
savait-il que son produit était
dangereux ? S’il le savait, il
est criminel de l’avoir tu. S’il
ne le savait pas, c’est tout
aussi choquant, mais pour
d’autres raisons.
Servier aurait-il pu savoir ? Un
système efficace de suivi des
événements indésirables
survenant aux personnes qui
recevaient ce médicament aurait
pu permettre de détecter, bien
plus tôt, les risques. Mais un
tel suivi est complexe et
coûteux, car il doit porter sur
des milliers de prescripteurs et
des dizaines, voire des
centaines de milliers
d’utilisateurs. Une alternative
bien plus simple existe
pourtant, et c’est d’ailleurs
celle qui a permis de mettre
solidement en évidence les morts
imputables au médicament :
l’enquête épidémiologique
conduite à l’initiative de
l’assurance maladie s’est
contentée d’utiliser les
informations dont celle-ci
dispose. La numérisation des
feuilles de soins permet en
effet d’alimenter une base de
données considérable, car elle
porte sur l’ensemble des
assurés, et contient toute
l’information sur les soins
reçus et les médicaments
achetés. Seule manque
l’information sur le diagnostic
médical car celui-ci,
contrairement aux pratiques en
vigueur dans d’autres pays, ne
fait pas l’objet d’un codage
numérique. La seule mesure de
l’état de santé d’un assuré est
donc rudimentaire : on sait s’il
est en vie ou décédé. Il n’en
reste pas moins que, si l’on
souhaite analyser l’impact de la
consommation d’un médicament,
ces données permettent
d’observer des populations de
taille bien plus importante que
dans le cadre d’un essai
clinique aux effectifs
nécessairement limités en
nombre. Et de voir ainsi si la
population traitée par tel ou
tel médicament connaît un taux
de mortalité anormalement élevé,
ou non. Certes, imputer une
mortalité élevée au médicament
ne va pas de soi, car si des
patients reçoivent un
médicament, c’est bien qu’ils
n’étaient pas en parfaite santé.
Mais de telles analyses
permettent de repérer des signes
qu’une prescription est
dangereuse. Les données,
collectées par l’assurance
maladie, existent. Outre le
Mediator, pour combien de
médicaments pourrait-on conduire
de telles études ? A priori,
pour tous… les données sont là,
il «suffit» de les analyser. Et
personne ne doute que si
d’autres médicaments sont
scrutés autant que le Mediator a
fini par l’être, de nombreux
problèmes seront relevés,
plusieurs médicaments seront
retirés du marché, et des
centaines de morts pourront être
évitées.
Alors qu’attend-on pour le faire
? Ces études demandent des
moyens importants, d’analyse
proprement dite, mais également
de préparation, de mise en
forme, des bases de données. Or
ce travail statistique ne figure
pas dans les missions de
l’assurance maladie, et
lorsqu’elle y consacre des
moyens humains, leur coût vient
creuser le déficit de la
sécurité sociale. Les
laboratoires pharmaceutiques,
eux, disposent des moyens
financiers qui leur
permettraient de conduire ces
études, et aimeraient accéder à
ces informations statistiques.
Mais de telles informations leur
seraient également fort
précieuses pour analyser les
prescriptions, voire
l’efficacité de tel ou tel
visiteur médical. Pour éviter
tout conflit d’intérêt, c’est
bien à l’assurance maladie
d’assumer cette mission de santé
publique et d’y consacrer les
moyens qu’il convient. Et c’est
au gouvernement, au Parlement,
et aux citoyens, de consentir à
ces dépenses. Comme dans le
suivi judiciaire, lorsque le
service public peut contribuer à
sauver des vies, il est urgent
de le reconnaître et de
l’assumer.
Libé+15/02/2011
|
|
|