Lutter contre la pauvreté et
contre la faim : deux
objectifs indissociables
Par LUC LAMPRIÈRE Directeur
général d’Oxfam France
«Réduire de moitié, d’ici
2015, la pauvreté et la
faim» : les chefs d’Etat
réunis à New York cette
semaine ne pourront que
constater que le premier des
objectifs onusiens, dits «du
Millénaire» pour le
développement (OMD) et fixés
par leurs prédécesseurs en
2000, est, s’agissant
d’alimentation, assez mal
engagé. Pire : loin de
régresser, la faim continue
de gagner du terrain. Fin
2008, 109 millions de
personnes de plus avaient
rejoint les rangs de ses
victimes. Et en 2010, malgré
un léger recul, ce sont
toujours près d’un milliard
de personnes qui en
souffrent quotidiennement.
Il y a deux ans, les émeutes
de la faim avaient révélé le
paradoxe de décennies de
mauvais choix internationaux
en matière agricole et
commerciale.
Non seulement l’envolée des
prix de détail des aliments
de base (de 30 % à 150 % en
2007-2008) n’a que très peu
bénéficié aux producteurs
locaux des pays pauvres,
mais, absurdité
symptomatique des
dérèglements du monde,
ceux-là même qui ont
vocation à remédier à ce
fléau en souffrent le plus
gravement : 70 % des
victimes de la faim sont des
petits paysans, en majorité
des femmes. Les promesses du
G8 de 2009 d’investir 22
milliards de dollars dans
l’agriculture des pays en
développement sont loin
d’être tenues. Et les prix
du blé s’envolent à nouveau.
Les manifestations récentes
au Mozambique ont montré
que, faute de vraie
régulation des marchés des
matières premières, la
communauté internationale
est toujours aussi démunie.
Lutte contre la pauvreté et
contre la faim sont
indissociables :
l’agriculture est le premier
secteur économique et la
principale source de revenus
des habitants des pays
pauvres.
Donner les moyens aux petits
agriculteurs de produire et
vendre plus et mieux pour
obtenir des revenus
suffisants est donc
essentiel. Or, les règles et
les accords commerciaux, au
lieu de les y aider,
poussent trop souvent dans
le sens exactement inverse.
En Afrique de l’Ouest, les
producteurs subissent la
concurrence de tomates,
oignons, volailles ou
produits laitiers européens
vendus au-dessous du coût
local. Au Burkina Faso, au
Togo ou au Ghana, des
dizaines de milliers de
producteurs de tomates sont
menacés par le boom des
importations de concentré et
de conserves européennes. Et
si les subventions
européennes ont, bien sûr,
une responsabilité, les
droits de douane à
l’importation dans ces pays
ne permettent pas de
protéger les petits
agriculteurs : selon une
étude du Réseau des
organisations paysannes et
des producteurs agricoles de
l’Afrique de l’Ouest et
Oxfam (1), pour les
céréales, les produits
laitiers, les viandes et le
sucre, ils sont, dans la
région, plus faibles qu’aux
portes de l’Europe. Il est
vrai que la crise
alimentaire ne se résume pas
à une cause unique.
Pour lutter contre la faim
et contre la pauvreté, il
faut des politiques
agricoles portées par les
gouvernements du Sud, et des
investissements au bénéfice
des petits agriculteurs.
Mais sans prêcher
l’autarcie, il faut aussi un
cadre commercial prévisible
avec règles claires et des
flexibilités suffisantes
pour protéger les plus
vulnérables. Créé à
l’initiative de la France,
le partenariat mondial pour
l’agriculture et
l’alimentation, qui se
réunit pour la première fois
début octobre, s’est donné
pour mandat de mettre en
cohérence les politiques
agricoles et commerciales
avec la sécurité alimentaire
mondiale.
Reste à savoir si l’OMC
saura entendre ses
conclusions. Autoproclamé
«cycle du développement», le
cycle de négociations
commerciales de Doha piloté
par l’OMC est dans l’impasse
précisément faute d’accord
sur ce qu’est réellement le
développement et comment
l’atteindre. Rappelons ce
qui devrait être, même en
matière de commerce, une
évidence : la primauté du
droit à l’alimentation, des
objectifs sociaux,
environnementaux, de lutte
contre la pauvreté et les
injustices. Parler sinon de
développement n’a tout
simplement aucun sens.
(1) Oxfamfrance.org
Libé+ 20/09/2010 à 00h00