Au secours,
notre agriculture est devenue
folle !
Productivisme. Abus
de pesticides, élevage intensif,
irrigation mal gérée Isabelle
Saporta dénonce ce système
absurde*.
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Si Candide
voyageait sur nos terres, il
serait saisi d'effroi. Il
chercherait les champs aux
couleurs bigarrées, fleuris de
colza, sorgho et autres petits
pois, les veaux, vaches, cochons
qui s'ébrouent sur la paille et
gambadent en plein air, les
boulangers qui pétrissent le
pain... Il aurait beau chercher,
il ne trouverait pas. Car, dans
le monde de l'élevage intensif,
les porcs, gavés aux hormones et
aux antibiotiques et confinés
sur caillebotis, dépriment dans
leurs déjections ; les tomates
sous perfusion chimique
transpirent, onze mois sur
douze, dans des usines à gaz ;
les pommes de terre
industrielles, parfaitement
calibrées et dopées aux anti-germanitifs,
sont stockées dans des frigos
énergivores ; les champs de
maïs, arrosés aux aides
européennes, à l'irrigation
intensive et aux pesticides
interdits, prolifèrent comme des
champignons. La liste est
longue, le constat édifiant."
Notre agriculture coûte cher, le
budget de la PAC atteint 57
milliards d'euros en 2010, soit
44 % du budget de l'Union ; elle
est gourmande en pesticides,
pollue nos cours d'eau, sacrifie
les paysans et propose au
consommateur des produits
médiocres. Bref, la facture
sociale, environnementale et en
santé publique est astronomique
", dénonce Isabelle Saporta,
auteur du " Livre noir de
l'agriculture ", qui paraît
cette semaine chez Fayard (1).
Pendant deux ans, cette
journaliste a sillonné la
France, frappé à la porte des
agriculteurs, des éleveurs, des
industriels et des ingénieurs
agronomes." Je voulais mettre au
jour les rouages qui nous ont
poussés, tels des Shadoks, à
faire toujours le mauvais choix
en matière d'agriculture ou
d'élevage. " La faute aux
paysans ?" Non. Ils ne sont que
les boucs émissaires d'un
système qu'ils subissent en
première ligne. "Isabelle
Saporta verrait plutôt du côté
des politiques et du
productivisme à outrance. Mais
il n'y a pas de fatalité." Il
suffirait souvent de revenir aux
méthodes, pleines de bon sens,
des anciens. " En France, des
petits agriculteurs ont relancé,
ici, la culture du lin et du
lupin, là, les vergers
biologiques, créateurs
d'emplois. Seulement voilà,"
aucun responsable politique ne
se risquerait à changer un
système qui sert les intérêts
des plus forts ". Comprenez les
industriels, les grandes
coopératives, les laboratoires
pharmaceutiques et la grande
distribution. Alors, que faire
?" Consommateurs, révoltez-vous
! "
Patate chimique
Pour maintenir le rendement,
toutes les patates doivent être
arrachées le même jour. La seule
solution : l'herbicide. Même
pour les Rolls des pommes de
terre, les jolies primeurs.
Pourquoi ? Le défanage chimique,
on fait ça pour endurcir la peau
de la pomme de terre primeur.
Qui du coup va supporter d'être
lavée. (...) On est donc obligé
de défaner chimiquement les
pommes de terre parce que le
consommateur, notamment
parisien, n'achètera pas de
patates qui ne soient
parfaitement lavées et
rutilantes. Absurde. D'autant
que la patate lavée se conserve
bien moins longtemps que sa
consoeur terreuse.
La tomate de Kafka
Chaleur, humidité, pas assez de
soleil, ça fait peu pousser les
tomates à contre-saison et en
Bretagne, mais ça fait également
pousser les champignons... C'est
ainsi qu'on réussit l'exploit de
créer des maladies dont ne
souffre presque jamais la tomate
quand elle est cultivée en
pleine terre et en saison. Qu'à
cela ne tienne (...) Pour
pouvoir cultiver des tomates en
hiver, sous des serres
surchauffées, et éviter des
champignons, on va gaver les
plantes d'azote, qui pollue
pourtant déjà largement nos
nappes phréatiques. (...) Que
répondent les sélectionneurs
quand des scientifiques leur
apportent la preuve que des
tomates cultivées sous serre en
hiver n'ont plus aucun intérêt
nutritionnel ? Qu'il faudrait
revenir à la raison et faire
pousser les fruits en saison ?
Non, ce serait trop simple. La
conclusion des industriels est
claire : il faut de toute
urgence trouver une tomate
enrichie avec tous les éléments
qu'elle aura perdus en étant
cultivée à contre-saison ! Bref,
la solution vient de la
super-tomate super-enrichie en
vitamine C et en lycopène.
Une vie de cochon
Trois mois, trois semaines et
trois jours plus tard, les
porcelets naissent. Tous le même
jour ? Oui, par le miracle des
injections d'oestrogènes. Ainsi
que des piqûres d'ocytocine
grâce auxquelles les
contractions et les montées de
lait se déclenchent comme par
magie. Pour ne pas freiner la
cadence, on leur donne une bonne
dose de spasmolytique et de
vasoconstricteur. Mais cela ne
dispense pas de la fouille. Car,
désormais, les portées comptent
18 à 19 porcelets. (...)
Dix-neuf porcelets? Mais une
truie n'a que dix tétines !
Bienheureusement, le génie
génétique est passé par là, et
la femelle en aligne fièrement
entre 14 et 16... (...) Pour
s'assurer que les précieuses
tétines ne s'infectent pas, on
donne préventivement aux truies
une bonne dose d'antibiotiques
et d'anti-inflammatoires. Pas de
temps à perdre avec des mammites
(inflammations des mamelles).
De l'azote pour faire du blé
Le blé meunier est rémunéré à sa
teneur en protéines. Du coup,
pour qu'il pousse vite et
surtout pour qu'il soit bien
chargé en protéines, les
agriculteurs chargent la mule
avec de l'azote (...). Problème
: quand on répand trop d'azote
au pied du plant de blé, il
verse, tombe par terre, car la
tige, trop haute, ne supporte
pas la charge de grains, et la
récolte en pâtit. Mais que faire
alors ? Réduire les doses
d'azote, peut-être ? Mauvaise
idée : cela risquerait de
diminuer les rendements et les
teneurs en protéines.
Heureusement, l'imagination
fertile des fabricants de
produits phytosanitaires a
trouvé la solution. Les
raccourcisseurs : des produits
chimiques qui fonctionnent comme
des hormones et rendent le plant
de blé nain. En gros, on peut
asperger le plant de blé d'azote
puisque, grâce au miracle des
raccourcisseurs, il ne grandira
pas.
Le pot belge
Le cocktail détonant, le pot
belge des animaux d'élevage hors
sol, c'est un mélange de maïs,
riche en énergie, et de soja,
riche en protéines. Rien de tel
pour faire grandir les bêtes
dans des espaces réduits à la
vitesse de l'éclair. (...) On a
fait couler, à tort, beaucoup
d'encre sur les pets des vaches.
En réalité, le problème
résiderait plutôt dans les rots
de ces ruminants, qui
contribueraient, l'air de rien,
à 18 % des émissions de gaz à
effet de serre. Il faut dire
qu'à force de lui faire
ingurgiter du maïs fermenté, la
pauvre bête pète et rote comme
un soudard.
Le livre noir de l'agriculture",
d'Isabelle Saporta (Fayard, 246
p., 18,90 E).
1. " Le livre noir de
l'agriculture. Comment on
assassine nos paysans, notre
santé et l'environnement " .
EXTRAITS
Attila le maïs
En France, les surfaces de maïs
ont été multipliées par dix en
soixante ans, passant de 300 000
hectares en 1939 à 3,15 millions
d'hectares aujourd'hui. Et bien
entendu les rendements ne
cessent de croître eux aussi. En
trente ans, ils ont doublé. La
France produit chaque année 16
millions de tonnes de maïs. Et,
cocorico, l'Hexagone est non
seulement le premier pays
producteur européen, mais
surtout le premier exportateur
de maïs en Europe. (...) Grâce
au génie génétique de l'Inra, on
a mis au point un maïs hybride
(...) capable de pousser dans
toute la France. (...) Le
Conseil d'Etat est formel : si
la culture du maïs est de loin
la plus rentable, c'est parce
qu'elle a été encouragée par le
maintien partiel des aides à
l'irrigation. Que font les
pouvoirs publics en cas de
sécheresse ? Le Fonds national
de garantie des calamités
agricoles (FNGCA) verse de
l'argent aux agriculteurs
sinistrés. En 2005, la somme
s'élevait à près de 238 millions
d'euros. En 2003, durant la
sécheresse, elle a atteint 582
millions d'euros... quand les
primes à l'irrigation étaient,
cette même année, de 148
millions d'euros. On verse de
l'argent pour irriguer, ce qui
entraîne des restrictions d'eau,
puis on paie pour aider les
agriculteurs durant la
sécheresse. (...) Le maïs n'est
pas bon pour les quantités d'eau
consommées, mais il n'est pas
bon non plus pour la qualité de
l'eau. La dernier rapport de la
cellule d'orientation régionale
pour la protection des eaux
contre les pesticides en
Bretagne énonce, dans un
inventaire à la Prévert, la
longue liste des herbicides
versés sur le maïs et retrouvés
dans l'eau : diméthénamide,
acétochlore, métolachlore et,
plus curieux, alachlore et
atrazine, pourtant tous deux
interdits.
Le Point - Publié le
10/02/2011 à 11:47
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