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Limiter les rémunérations obscènes

Par PHILIPPE STEINER Sociologue, Paris IV
La nouvelle est tombée la semaine dernière : hors
stock-options et autres actions gratuites, le
salaire moyen des patrons des PDG du CAC 40 s’est
fixé en 2010 à 2,4 millions d’euros : 150 fois le
salaire minimum. En hausse de 20% par rapport à
2009, lorsqu’il fallait montrer que les patrons eux
aussi souffraient dans leur chair suite à la crise
financière et économique. «Profits et bonus
obscènes», avait déclaré Barak Obama dans son
discours de l’Union en janvier 2010 pour s’offusquer
des pratiques de Wall Street. Les rémunérations
obscènes sont devenues le vecteur emblématique de la
crise idéologique ouverte par la crise de 2008.
L’enrichissement extrême permis par la
libéralisation financière est devenu la passion
dominante de la finance et de la banque bien sûr,
mais aussi de la direction des grandes entreprises.
On la trouve également dans l’industrie du
spectacle, sportif ou non.
Ce monde flamboyant et son principe de disproportion
sont alimentés par la recherche d’un statut que
seules semblent pouvoir satisfaire des rémunérations
toujours plus élevées, et que les «codes de bonne
conduite» des commissions du Medef ne sauraient
restreindre. Ces rémunérations stupéfient le monde
de l’économie ordinaire. Une enquête récente montre
que les Français, tout en évaluant à 850 000
misérables euros les revenus des grands patrons
(sous estimation de 300% !), proposent de les
ramener à environ 320 000 euros. Va-t-on voir se
reconstituer une fine couche de très riches, ce 1%
de ménages qui percevaient à eux seuls presque 20%
de la richesse produite en 1928 ?
Il est temps de mettre en place un revenu maximum
d’existence, comme il existe un revenu minimum
d’existence. La ruine du lien d’égalité symbolique
entre les individus inégaux que magnifient les
rémunérations obscènes fait surgir une crainte
devant les possibilités de domination arbitraire.
Quand on mesure les bonus en années de vie-salaire,
minimum ou médian, on peut aussi dire que les
détenteurs de ces rémunérations obscènes peuvent
commander, pour chaque million d’euros perçus, le
travail de plusieurs dizaines de personnes.
Les effets sociaux de l’inégalité produite par les
rémunérations obscènes ne s’arrêtent pas là. De même
qu’il existe des activités sociales qui détruisent
les ressources naturelles (la qualité de l’air, la
reproduction de l’environnement, etc.), des
activités sociales peuvent détruire les ressources
sociales (les sentiments de justice, la confiance,
etc.). «Les rémunérations obscènes sont une forme de
pollution» dont la diminution améliorerait
l’environnement social et politique. Deux
épidémiologistes anglais (Richard Wilkinson et Kate
Pickett, The Spirit Level. Why Equality is Better
for Every One, 2009) en ont apporté une belle
démonstration en indiquant que l’inégalité
économique était le facteur qui expliquait le mieux
la manière dont une vaste gamme de pathologies
sociales étaient distribuées dans un ensemble de
pays riches ainsi qu’entre les différents Etats
américains. L’anxiété chez les adolescents, les
pathologies mentales, l’usage des drogues illégales,
l’obésité chez les adolescents comme chez les
adultes, la maternité chez les adolescentes, les
homicides, le nombre de personnes mises en prison
croissent avec les inégalités de revenus. A
l’inverse, la confiance dans les autres, l’espérance
de vie des hommes à la naissance diminuent avec les
inégalités. Lorsque les données sont disponibles,
comme c’est le cas pour les performances scolaires
des enfants ou pour les taux de mortalité, la
comparaison entre deux pays très inégalitaires (les
Etats-Unis et le Royaume-Uni) montre que la
situation est pire dans le plus inégal des deux pays
(les Etats-Unis) «y compris pour les plus riches».
La pollution sociale atteint même ceux qui sont
supposés en profiter !
La solution est politique. L’arme traditionnelle,
dont Thomas Piketty a montré l’efficacité, est la
politique fiscale : des taux marginaux progressifs
limitent l’attrait des très hauts revenus puisqu’une
part croissante de ceux-ci va dans les caisses
publiques. On peut aussi chercher à réduire
l’émission des pollutions sociales comme on a tâché
de le faire pour la pollution atmosphérique avec la
création de marchés de droits à polluer. Une fois
définie une limite politiquement acceptable de très
hauts revenus, les entreprises voulant payer leurs
dirigeants à des niveaux plus élevés rachèteraient
les droits non utilisés par les entreprises plus
«vertueuses», c’est-à-dire payant leurs dirigeants
en dessous de cette limite. Une autre option serait
de réserver la vente de ces droits à une institution
dont les revenus ainsi créés abonderaient des fonds
destinés à améliorer la vie des plus démunis. Ce
serait un second pas essentiel pour lutter contre
les effets politiquement et socialement dévastateurs
des rémunérations obscènes.
Libé+13/05/2011
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