Liliane
Bettencourt paie-t-elle des
impôts ?

Par THOMAS PIKETTY
directeur d’études à l’EHESS et
professeur à l’Ecole d’économie
de Paris.
Au-delà de
l’évidente question du conflit
d’intérêt avec le pouvoir en
place, l’affaire Bettencourt
illustre à la perfection
plusieurs défis fondamentaux
auxquels se trouvent confrontées
les sociétés contemporaines : le
vieillissement de la fortune ;
l’importance croissante de
l’héritage, évolution longue qui
remet profondément en cause
l’idéal méritocratique ; et,
par-dessus tout, l’inéquité de
notre système fiscal. «Les
distinctions sociales ne peuvent
être fondées que sur l’utilité
commune», dit l’article 1 de la
Déclaration des droits de
l’homme. De toute évidence, le
fait que Liliane, octogénaire,
et sa fille Françoise,
quinquagénaire, contrôlent le
capital de L’Oréal et siègent à
son conseil d’administration,
n’est que de peu d’utilité pour
l’économie et la société
françaises. Ce ne sont pas des
entrepreneuses : ce sont des
héritières, des rentières,
surtout occupées à se battre
comme des chiffonnières. Un
système fiscal rationnel,
c’est-à-dire juste et efficace,
fondé sur l’utilité commune,
devrait en toute logique les
taxer lourdement, de façon à ce
que leurs titres soient
progressivement vendus à des
actionnaires moins riches et
plus dynamiques.
Or c’est exactement le contraire
qui se produit. Certes, Liliane
a annoncé fièrement qu’elle
avait payé au total «397
millions d’euros» d’impôts sur
ses revenus et sa fortune en dix
ans. Sans s’en rendre compte,
elle nous révèle que son taux
d’imposition est bien inférieur
à celui des salariés de L’Oréal,
et de tous ceux qui n’ont que
leur travail pour vivre. D’après
les magazines, sa fortune est
estimée à 15 milliards d’euros.
En dix ans, elle a donc payé
l’équivalent de 2,5% de son
patrimoine en impôts, soit 0,25%
par an. Supposons que sa
fortune, gérée par la femme du
ministre, lui a rapporté en
moyenne un rendement de 4% par
an - ce qui n’est pas fameux.
Cela signifie que son taux
d’imposition moyen au cours des
dix dernières années était d’à
peine plus de 6% de ses revenus
annuels (6% de 4% égalent
0,24%). Comment cela est-il
possible, et comment se fait-il
dans ces conditions que Liliane
Bettencourt ait bénéficié du
bouclier fiscal ? Tout
simplement parce que le concept
de revenu fiscal utilisé par le
bouclier n’a rien à voir avec le
revenu économique réel. Par
idéologie, et sans doute aussi
par incompétence, le bouclier
fiscal institué par le pouvoir
en place fonctionne de facto
comme une machine à
subventionner les rentiers.
Supposons que Liliane déclare 15
milliards d’euros au titre de
l’impôt sur la fortune. En
principe, elle devrait payer
chaque année près de 1,8% de sa
fortune au titre de l’ISF, soit
270 millions d’euros d’impôts.
Avec un rendement de 4%, sa
fortune devrait lui rapporter un
revenu économique réel de 600
millions d’euros par an. Mais
Liliane n’a pas besoin de tant
d’argent. Pour payer son
majordome, sa bonne, etc., il
lui suffit sans doute de se
verser 10 millions d’euros de
dividendes annuels sur les
bénéfices de la société Clymène
qui gère sa fortune (le reste
s’accumulant tranquillement dans
ladite société). Dans ce cas, le
fisc considère que son revenu
fiscal est de 10 millions (et
non de 600). Avec un impôt sur
le revenu de 40%, soit 4
millions, Liliane paie donc au
total 274 millions d’impôts,
soit nettement plus que la
moitié de son revenu fiscal de
10 millions. C’est inique, nous
expliquent en cœur les ténors de
l’UMP : Liliane travaille plus
de six mois par an pour le fisc
! C’est vrai, elle travaille
dur, Liliane. Elle aura donc
droit au bouclier fiscal,
c’est-à-dire à un chèque de 269
millions, qui en gros lui
rembourse son ISF.
C’est ainsi qu’en toute légalité
les Liliane de ce monde peuvent
se retrouver à payer 5 millions
d’impôts pour 600 millions de
revenus, soit un taux
d’imposition inférieur à 1%. Par
construction, plus le rentier
est gros, moins il a besoin de
se servir un revenu fiscal
important, et plus la ristourne
est élevée… Une belle invention,
en vérité. En l’occurrence, Mme
Bettencourt a reçu un chèque de
seulement 30 millions au titre
du bouclier fiscal, sans doute
parce que son patrimoine
imposable déclaré à l’ISF ne
dépasse pas un ou deux milliards
- le reste de sa fortune
bénéficiant de la niche fiscale
pour biens «professionnels» ou
étant déclaré par sa fille
(elle-même sans doute grosse
récipiendaire du bouclier
fiscal). Dormez tranquille, tout
est prévu.
Libé 13/07/10
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