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Les mirages de la
TVA sociale
par
Jean-Charles Simon, économiste
en chef de Scor
On attribue beaucoup de vertus à
la TVA sociale, qui permettrait
d'alléger les cotisations. En
fait, les réformes de ce type à
prélèvements constants se
révèlent souvent neutres
économiquement, voire négatives,
en raison des ajustements
incertains par les prix. Le
bonneteau fiscal ne peut tenir
lieu de politique économique.
Depuis quelques semaines, le
débat sur la "TVA sociale"
revient en force. À l'instar de
projets analogues de transferts
des cotisations sociales vers
d'autres prélèvements, le motif
en paraît bien légitime :
alléger les charges exorbitantes
pesant en France sur les
salaires. Ces propositions ne
sont d'ailleurs pas nouvelles.
La création puis la hausse de la
CSG ont eu en partie cet objet,
pour la part salariale des
cotisations sociales, notamment
lors du transfert massif des
cotisations maladie vers la CSG
sous le gouvernement Jospin.
Même si le but principal était
bien, en l'espèce, de disposer
d'une assiette plus large,
frappant tous les revenus, pour
financer des dépenses sans cesse
croissantes...
À niveau de prélèvement
inchangé, un simple basculement
des cotisations sociales sur la
TVA, la CSG ou encore l'impôt
sur le revenu, n'est au mieux
qu'une clarification. D'un point
de vue économique, de tels
transferts ont des conséquences
difficiles à appréhender, avec
des effets qui peuvent s'opposer
et une résultante souvent proche
de zéro. La "TVA sociale" séduit
notamment parce qu'elle donne le
sentiment de "faire payer" les
produits importés, ce qui
l'apparente d'ailleurs beaucoup
à une dévaluation. Mais si les
biens importés n'ont pas de
concurrents domestiques (dont la
compétitivité serait censée
bénéficier de la baisse
concomitante des cotisations
sociales), il y a fort à parier
que l'effet sera plutôt négatif
sur la consommation, et parfois
celle d'autres biens, car ils ne
sont pas toujours substituables.
Pour être concret, il est
illusoire d'imaginer que
davantage de TVA sur les écrans
plats et les smartphones, tous
importés, se traduira par une
forme de contribution indirecte
de leurs fabricants étrangers au
financement de la protection
sociale en France... Il est en
fait probable que les ménages
maintiendront leur niveau de
consommation "TTC", en arbitrant
parmi leurs dépenses, et rien ne
dit que ce soit au détriment des
produits importés ! Les réseaux
de distribution, en France,
pourraient aussi supporter en
partie les conséquences
négatives d'une telle hausse de
TVA.
Il faut relativiser, de la même
façon, les espoirs de gains de
compétitivité à l'export
qu'apporterait un mécanisme de
type "TVA sociale". Ce qui est
gagné a priori sur le coût du
travail peut s'évaporer
rapidement du fait de la hausse
de la TVA et donc des prix, dont
ceux des produits importés
entrant dans la réalisation des
biens et services ensuite
exportés - surtout si les
exportateurs supportent des
rémanences de TVA -, et sous
l'effet des revendications
salariales qui devraient en
résulter. Il n'y a d'ailleurs,
en la matière, aucune structure
des prélèvements qui semble
s'imposer : si les performances
du Danemark sont souvent citées
en exemple pour justifier la
"TVA sociale", les Pays-Bas ou
l'Allemagne - même après la
hausse de 2007 - ont un taux
normal de TVA inférieur au nôtre
et des performances à
l'exportation qui n'ont rien à
envier à celles du Danemark.
Des réformes fiscales sans
diminution du total des
prélèvements peuvent entraîner
un peu de redistribution - dans
les schémas proposés, plutôt au
profit des salariés et au
détriment des "inactifs" - mais
se révèlent souvent neutres d'un
point de vue macro-économique.
Car la concurrence et les prix
s'ajustent pour absorber leurs
effets directs, en fonction des
élasticité- prix; et ont parfois
des conséquences négatives,
notamment si la conjoncture rend
les ajustements asynchrones,
voire asymétriques. Par exemple,
les prix ont tendance à
s'ajuster plus vite que les
salaires, l'effet inflationniste
d'une hausse de TVA pouvant
saper la hausse de pouvoir
d'achat des salariés devant
découler de la baisse simultanée
des cotisations sociales. Quand
bien même il serait justifié
pour des raisons d'équité, de
redistribution ou de
transparence, le bonneteau
fiscal ne peut tenir lieu de
politique économique.
Pour la France, le vrai sujet
est celui de dépenses publiques
qui dépassent depuis 2009 les 56
% du PIB avec, en parallèle, des
prélèvements obligatoires qui
pourraient atteindre le niveau
sans précédent de 45 % du PIB en
2012. Comme il apparaît urgent
de faire - enfin - moins de
déficit et que le coût des
intérêts de la dette, qui va
atteindre les 90 % du PIB,
risque de se renchérir, un cadre
de dépenses inchangé ne pourrait
se traduire que par une flambée
des prélèvements obligatoires.
Dans un tel contexte, le risque
d'un simple transfert fiscal est
qu'on n'en retienne finalement
que la hausse de certains
impôts, en différant à demain,
ou à jamais, les baisses qui
devaient les compenser...
J- La Tribune du
13/12/2011
Libé+ 16/11/2011
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