Qui seront les
gagnants de la
crise ?
Par THOMAS
PIKETTY
directeur
d'Etudes à l'EHESS
et professeur à
l'Ecole
d'Économie de
Paris.
Quels
seront les
effets de la
crise financière
mondiale de
2007-2009 sur la
répartition des
richesses ?
Contrairement à
ce que l’on
entend souvent,
il est peu
probable que la
crise conduise à
une réduction
durable des
inégalités. La
chute des
valeurs
boursières et
des prix
immobiliers
affecte certes
en premier lieu
les détenteurs
de patrimoines.
Mais ceux qui ne
possèdent que
leur travail
sont également
durement frappés
par la
dégradation de
l’emploi. Il en
va ainsi de
toutes les
récessions.
L’effet immédiat
est généralement
une réduction
des inégalités
entre le milieu
et le haut de la
distribution
(baisse des
profits et des
primes des
supercadres), et
un accroissement
des inégalités
entre le milieu
et le bas de la
distribution
(montée du
chômage). Si
l’on examine
maintenant les
effets à moyen
et à long terme,
les choses sont
encore plus
complexes.
La crise de 1929
a, certes, été
suivie d’une
phase de
réduction
historique des
inégalités dans
tous les pays
développés. Aux
Etats-Unis, la
part du revenu
national captée
par les 10% des
revenus les plus
élevés
atteignait 50%
en 1928. Elle
s’est ensuite
comprimée à 45%
dans les années
1930, puis 35%
dans les années
1950-1960. Il
faut attendre
2007 pour
retrouver - et
même dépasser
légèrement - le
record
inégalitaire de
1928. Mais il
n’y a aucune
raison pour que
ce scénario se
reproduise
mécaniquement
aujourd’hui. Les
séries
historiques que
nous avons
établies avec
Tony Atkinson,
et qui décrivent
maintenant
l’évolution
annuelle des
inégalités dans
23 pays tout au
long du XXe
siècle,
démontrent sans
ambiguïté que
les crises
financières, en
tant que telles,
n’ont aucun
effet durable
sur les
inégalités :
tout dépend de
la réponse
politique qui
leur est
apportée. Par
exemple, la
crise financière
suédoise de
1991-1993 n’a
rien changé au
trend de
concentration
croissante des
revenus et des
patrimoines à
l’œuvre en Suède
depuis les
années 1980.
Dans les années
qui suivent la
crise financière
asiatique de
1997-1998, on
observe même une
augmentation
soudaine de la
part du
patrimoine
national et du
revenu national
captée par les
10% les plus
favorisés, aussi
bien à Singapour
qu’en Indonésie.
Même si les
données
disponibles sont
encore
imparfaites,
l’explication la
plus probable
est que les plus
aisés sont
parvenus à mieux
tirer partie du
chaos financier,
en rachetant les
bons actifs au
bon moment. Les
patrimoines les
plus élevés
comportent une
plus grande part
de placements
risqués, ce qui
les conduit à
mieux profiter
des booms, et en
principe à
baisser
davantage lors
des crises. Sauf
que lorsqu’on
possède 1
million d’euros
d’actifs (et a
fortiori si l’on
dispose de 10 ou
100 millions),
on dispose aussi
de plus de
ressources pour
rémunérer des
intermédiaires
et conseils
financiers que
lorsqu’on
possède 50 000
ou 100 000
euros. En
moyenne, ce
second effet
semble avoir
dominé lors des
crises suédoises
et surtout
asiatiques. Et
il est tout à
fait possible
que ce même
mécanisme soit à
l’œuvre
actuellement. La
vérité est qu’on
n’en sait pas
grand-chose,
tant notre
appareil
statistique est
inadapté pour
étudier en temps
réel ces
phénomènes
complexes de
redistributions
financières. Ce
qui est d’autant
plus
regrettable, que
ces
redistributions
jouent
aujourd’hui un
rôle central,
compte tenu des
réponses
politiques
apportées à la
crise. En 1929,
les
gouvernements
avaient laissé
les faillites se
multiplier, ce
qui avait
conduit à des
pertes nettes de
patrimoines.
Aujourd’hui, les
gouvernements
renflouent les
banques et les
grandes
entreprises, ce
qui permet
d’éviter la
dépression. Mais
faute de
demander des
comptes aux
institutions
ainsi
renflouées, cet
accès de
générosité
publique
favorise dans
bien des cas des
redistributions
à l’envers. A la
suite de 1929,
les
gouvernements
avaient demandé
des comptes à
ceux qui
s’étaient
enrichis tout en
conduisant le
monde au bord du
gouffre : forte
hausse des
impôts sur les
bénéfices et de
la fiscalité
progressive sur
les revenus et
patrimoines très
élevés, reprise
en main du
capital sous
toutes ses
formes (stricte
régulation
financière,
blocage des
loyers,
nationalisations,
etc.). Ce sont
ces réponses
politiques qui
ont conduit à la
réduction
historique des
inégalités, et
non la crise
financière en
tant que telle.
Aujourd’hui, les
enjeux se posent
différemment
d’un point de
vue technique
(stock-options,
paradis fiscaux,
etc.), mais
demeurent
fondamentalement
les mêmes.
Laissé à
lui-même, le
capitalisme est
profondément
instable et
inégalitaire, et
mène
naturellement à
des
catastrophes. Il
semblerait
malheureusement
que de nouvelles
crises soient
nécessaires pour
que les
gouvernements en
prennent
pleinement
conscience.