La femme est l'avenir
de l'homme. Cette fameuse parole
d'Aragon, Goldman Sachs et le Boston
Consulting Group (BCG) la reprennent à
leur compte, en la détournant à peine.
«L'avenir de l'économie est dans les
mains des femmes», proclament la banque
la plus «virile» de Wall Street et le
groupe de consultants le plus chic
d'Amérique. Ils viennent de publier coup
sur coup une étude, The Power of the
Purse («Le pouvoir du porte-monnaie») et
un ouvrage, Women Want More («Les femmes
veulent plus»), consacrés au beau sexe.
Leur conclusion est identique: le
«marché émergent» qui va dynamiser
l'économie mondiale dans les cinq
prochaines années, ce n'est ni la Chine
ni l'Inde, mais le «deuxième sexe», pour
reprendre l'expression de Simone de
Beauvoir.
Rendons tout d'abord
hommage à la résilience féminine pendant
la récession. Les Canadiens ont constaté
qu'au premier semestre 2009, dans un
marché du travail en contraction, 50,6 %
des emplois étaient occupés par des
femmes. Aux États-Unis, leur taux de
chômage est largement inférieur à celui
des hommes (respectivement 7,6 % et
10,1 %). Le constat est semblable en
France et les raisons similaires: elles
travaillent moins dans l'industrie et la
construction, les secteurs les plus
sinistrés. Et à l'inverse elles forment
les gros contingents des services de
santé et d'enseignement, qui n'ont pas
été touchés.
Un discours qui
tranche avec les complaintes habituelles
Fort d'une enquête
auprès de 12.000 femmes et dans 22 pays,
Michael Silverstein, partner du BCG, se
montre catégorique «Les femmes vont
être le moteur le plus puissant de la
reprise mondiale. La croissance attendue
de leurs revenus, qui passeront de
13.000 à 18.000 milliards de dollars en
cinq ans, sera bien plus importante que
la progression des PIB de la Chine et de
l'Inde réunies (en augmentation de
2.800 milliards de dollars d'ici à
2014)». Rappelons que le PIB mondial est
d'environ 50.000 milliards de dollars.
L'expert du BCG explique sa
prédiction comme «le résultat de
l'ambition, de l'éducation et de
l'ingéniosité» de la gent féminine. Ce
discours tranche avec les complaintes
habituelles mettant en avant leurs
moindres salaires (à travail égal) et
leur statut souvent plus précaire. Cela
reste vrai, mais c'est en train de
changer. «L'égalité des sexes
s'améliore, les écarts en matière
d'éducation, d'emploi, de santé et de
représentation politique se réduisent»,
souligne l'étude de Goldman Sachs,
consacrée exclusivement aux Bric
(Brésil, Russie, Inde et Chine ) et à
onze autres pays en développement.
Cet engouement n'a
rien à voir avec un combat féministe. Le
Boston Consulting Group et la banque la
plus audacieuse de Wall Street ont pour
seule ambition d'avoir découvert un
nouveau «marché émergent». Et
particulièrement prometteur pour les
investisseurs et les entreprises
multinationales. C'est l'obsession
traditionnelle des analystes américains
que de détecter des vecteurs d'avenir.
Les experts de Goldman Sachs avaient
fait sensation en 2003 en lançant le
concept de Bric, les quatre pays
susceptibles de pulvériser la hiérarchie
économique de la planète.
Les femmes épargnent
plus
D'ores et déjà «les
femmes contrôlent 20.000 milliards de
dollars des dépenses de consommation
dans le monde, et cela devrait passer à
28.000 en 2014 », selon le BCG. Elles
occupent partout la part du lion dans
les décisions des ménages (73 % aux
États-Unis, 71 % en France, 50 % en
Chine). Cette tendance ne peut que
s'amplifier au fur et à mesure qu'elles
gagneront plus d'argent par leur propre
travail. Bien plus, la composition du
panier de la ménagère risque d'en être
bouleversée. Les femmes consomment moins
de carburants, moins d'alcool, elles
épargnent plus. Elles sont plus encore à
la recherche de produits et de services
qui leur permettent de concilier vie
professionnelle et taches ménagères.
Michael Silverstein, du BCG, adjure les
entreprises d'en tenir compte. Il s'agit
d'échapper à la caricature du «fabriquer
en rose», mauvaise réponse, s'il en est,
à la féminisation des produits.
Les conclusions que
tirent Sandra Lawson et Douglas Gilman,
les experts de Goldman Sachs, sont
véritablement grandioses. Ils
considèrent que «la croissance
économique et la tendance à l'égalité en
faveur des femmes constituent un
véritable cercle vertueux où l'un et
l'autre se renforcent mutuellement». Une
forme d'humanisme qui n'est pas celle
que l'on associe forcément avec Goldman
Sachs et ses hordes de traders.