Elie Cohen,
Nicolas Baverez, Jacques Attali
Les disqualifiés
Après le krach boursier, la faillite
intellectuelle : au nombre des victimes
collatérales du naufrage financier figurent la
poignée d’économistes qui dispensent la bonne
parole dans les médias. Libéralisation,
déréglementation, privatisation : leur credo
tenait en trois mots. Quand bien même une
pendule arrêtée donne l’heure juste deux fois
par jour, ces « spécialistes » ont étalé leur
constance dans l’erreur. En détailler le menu
évite que leur ardoise se trouve subitement
effacée, à l’instar de celle des banquiers.
Par Frédéric Lordon
Economiste, auteur de Et la vertu sauvera le
monde... Après la débâcle financière, le salut
par l’« éthique » ?, Raisons d’agir, 2003.
Si c’était une attraction de la Fête à Neu-Neu,
pour y faire venir des intellectuels, on
l’appellerait « le trombinoscope giratoire » —
et pour les plus petits « le manège aux
cornichons ». A la télévision, à la radio, dans
la presse écrite, qui pour commenter
l’effondrement du capitalisme financier ? Les
mêmes, bien sûr ! Tous, experts, éditorialistes,
politiques, qui nous ont bassinés pendant deux
décennies à chanter les louanges du système qui
est en train de s’écrouler : ils sont là,
fidèles au poste, et leur joyeuse farandole ne
donne aucun signe d’essoufflement. Tout juste se
partagent-ils entre ceux-ci qui, sans le moindre
scrupule, ont retourné leur veste et ceux-là
qui, un peu assommés par le choc, tentent
néanmoins de poursuivre comme ils le peuvent
leur route à défendre l’indéfendable au milieu
des ruines.
Parmi eux, Nicolas Baverez est visiblement sonné
et cherche son chemin parmi les gravats. L’effet
de souffle a dû être violent car le propos est
un peu à l’état de compote : « La mondialisation
conserve des aspects positifs (1) »,
maintient-il contre vents et marée, non sans
faire penser à Georges Marchais. Pourtant,
lâche-t-il dans un souffle, c’est bien le
« capitalisme mondialisé qui est entré en
crise (2) », et « l’autorégulation des marchés
est un mythe (3) ». Il n’empêche : « Le
libéralisme est le remède à la crise (4) . » Or
qu’est-ce que le libéralisme, sinon la forme
d’organisation économique déduite du postulat de
l’autorégulation des marchés ? Peut-être, mais
Baverez décide qu’il ne reculera plus d’un pouce
là-dessus et qu’il faudra faire avec les
complexités de sa pensée : « Le libéralisme
n’est donc pas la cause de la crise », quoique
par autorégulation interposée il soit le
problème... dont il est cependant « la
solution (5) » — comprenne qui pourra.
D’autres sont moins désarçonnés et font
connaître avec plus d’aisance que, si les temps
ont changé, eux aussi sont prêts à en faire
autant. « Cette bulle idéologique, la religion
du marché tout-puissant, a de grandes
ressemblances avec ce que fut l’idéologie du
communisme (...). Le rouleau compresseur
idéologique libéral a tout balayé sur son
passage. Un grand nombre de chefs d’entreprise,
d’universitaires, d’éditorialistes, de
responsables politiques ne juraient plus que par
le souverain marché (6). »
Celui qui, telle la Belle au bois dormant, se
serait endormi avant l’été pour se réveiller et
lire ces lignes aujourd’hui croirait sans doute
avoir affaire une fois de plus à ces habituels
fâcheux d’Attac ou bien de L’Humanité. C’est
pourtant Favilla, l’éditorialiste masqué des
Echos, qui libère enfin toute cette colère
contenue depuis tant d’années. Car on ne le sait
pas assez, Les Echos sont en lutte : trop
d’injustices, trop de censures, trop
d’impostures intellectuelles. N’a-t-on pas
étouffé la « vérité » même : « Toute voix
dissonante, fût-elle timidement
sociale-démocrate, en rappelant les vertus d’un
minimum de régulation publique, passait pour
rescapée de Jurassic Park. Et voici que tout à
coup la vérité apparaît. L’autorégulation du
marché est un mythe idéologique. » Prolongeant
les tendances présentes, on peut donc d’ores et
déjà anticiper qu’un sonnant « Il faut que ça
pète ! » donnera bientôt son titre à un prochain
éditorial d’un Favilla déchaîné.
Prophètes diplômés
Décidément Blanche-Neige aurait du mal à
reconnaître ses nains. Laurent Joffrin, qui il y
a quelques mois encore aidait Bertrand Delanoë à
pousser son cri d’amour pour le libéralisme et
fustigeait la « gauche Bécassine (7) », celle
qui n’a pas compris les bienfaits du marché, a
visiblement mangé de la mauvaise pomme — en fait
la même que Favilla : « Depuis plus d’une
décennie, les talibans du divin marché financier
ont rejeté tous les avertissements, méprisé tous
les contradicteurs et récusé toute tentative de
régulation (8). » On en était resté au moment où
les talibans faisaient cause commune avec les
critiques de la mondialisation. Se peut-il que
les enturbannés aient si brutalement changé de
camp, en fait depuis si longtemps, et sans même
qu’on s’en soit aperçu ?
A leur décharge, ces pauvres éditorialistes ne
faisaient qu’ânonner ce que leur avaient seriné
pendant tant d’années leurs répétiteurs experts.
Or, de ce côté, l’hécatombe est impressionnante
également. Elie Cohen, qui a beaucoup donné de
sa personne pour avertir de l’effrayante
aberration en quoi consiste l’intervention
publique, et soutenu la privatisation de tout ce
qu’il y avait à privatiser, est maintenant
d’avis qu’il faut nationaliser — on imagine sa
tête si on lui en avait soumis l’idée il y a
deux mois. Comme elle semble loin l’époque où il
enjoignait encore les socialistes de rompre avec
le « discours d’ultragauche fondé sur le déni de
la réalité (9) » et regrettait beaucoup qu’ils
soient « devenus altermondialistes par peur
d’une mondialisation qu’ils ne comprenaient pas
et dans laquelle ils ne voyaient que les
manifestations de multinationales assoiffées de
profits, les dérives d’une finance débridée et
les inéquités d’une régulation au service des
puissants ».
Il n’est pas un mot de cette adresse qui
n’impressionne par sa lucidité puisque, comme
chacun sait, non seulement le Parti socialiste
est un repaire d’altermondialistes, mais il faut
en effet ne rien comprendre à la mondialisation
pour en donner pareil portrait que la réalité
infirme chaque jour davantage. Il est vrai qu’en
matière de « réalité » Cohen est un expert :
« Dans quelques semaines, le marché se reformera
et les affaires reprendront comme auparavant »,
écrit-il le 17 août 2007 (10), avant de livrer
sa philosophie (presque) définitive des crises
financières : « Il faut s’habituer à l’idée
qu’elles ne constituent pas des cataclysmes mais
des méthodes de régulation d’une économie
mondiale qu’on n’arrive pas vraiment à encadrer
par des lois ou des politiques (11). »
Des gens malintentionnés iront sans doute
suggérer que Cohen n’est pas le type même de
l’économiste académique et que, avec le temps
qu’il passe sur les plateaux, on se demande s’il
a jamais pu faire effectuer le moindre progrès à
une science autre que celle de sa propre
notoriété. Sans même trancher sur le fond cette
épineuse question, disons tout de suite qu’il y
a quelque chose de très injuste dans cette
insinuation : les économistes les mieux
certifiés font tout aussi bonne figure que lui
sous le rapport qui nous intéresse. David
Thesmar et Augustin Landier étaient formels dès
l’été 2007 : sous le titre prophétique « Le
mégakrach n’aura pas lieu (12) », le meilleur
jeune économiste de France (Prix 2007 du Cercle
des économistes, qui sait reconnaître les siens)
et son acolyte sont formels : « Disons-le tout
net : [la correction] sera limitée et surtout
sans effet sur l’économie réelle. » Le fait est
que c’est dit assez « net » et, d’ailleurs,
conclu de même : « Le danger d’une explosion
financière, et donc le besoin de régulation,
n’est peut-être pas si grand qu’on le pense. »
Il y a pourtant mieux que les clairvoyants ; il
y a les prophètes. « Dans son rapport commandé
par l’Elysée, l’économiste prévenait déjà des
dangers de la spéculation financière. » C’est
sur cet hommage aux capacités extralucides de
Jacques Attali et de son fameux rapport que
s’ouvre la double page signée Renaud Dély et
offerte (par mégarde ?) par Marianne à l’un des
produits multimédias les plus célèbres de
France. Mais Dély, qui recueille les oracles
d’Attali, a-t-il seulement lu une ligne du
rapport qu’il encense ? La question se pose car,
faut-il le dire, non seulement le rapport Attali
ne compte pas la moindre remarque sérieuse quant
aux dangers de la déréglementation financière,
mais il n’est qu’une longue ode aux prodiges des
marchés de capitaux — et une exhortation à s’y
rallier plus complètement encore.
Dès la page 7, le modèle qui réussit est indiqué
à l’imitation de la France : c’est le
Royaume-Uni, qui « s’est engagé durablement dans
la valorisation de son industrie financière » —
n’est-ce pas là une idée que son excellence
range évidemment dans la catégorie du
prophétique ? Il y a ainsi « des révolutions à
ne pas manquer », celle des « secteurs
porteurs » (p. 54) ; parmi eux, « la finance »
(id.). C’est pourquoi « faire de Paris une place
financière majeure » est l’« objectif » qui
préside à la dégelée des propositions 96 à 104.
Décision 97 : « Harmoniser les réglementations
financières et boursières avec celles
applicables au Royaume-Uni pour ne pas
handicaper les acteurs européens par rapport à
leurs concurrents internationaux. » Décision
101 : « Multiplier les initiatives communes
entre les enseignements supérieurs et les
institutions financières dans le financement de
chaires dédiées aux recherches sur la
modélisation financière », car si l’université
doit être condamnée par l’attrition des budgets
publics, rien n’est trop beau pour les
formations des futures élites de la classe
parasitaire. Pour la fin, la meilleure, la
décision 103 : « Modifier la composition des
commissions et des collèges de régulateurs, pour
que les champions de la finance puissent
s’exprimer et influencer la position du haut
comité de place. »
A ce stade, on rêve d’interviewer
l’intervieweur : « Au 10 octobre 2008, quel
effet vous fait l’expression “champions de la
finance” et plus encore l’idée de leur confier
la régulation des marchés ? Pensez-vous que
l’auteur de ce genre de propositions, pourtant
formulées après plus de six mois de crise
financière ouverte (13), entre plutôt dans la
catégorie des prophètes ou dans celle des
cuistres ? Pensez-vous persister dans le
journalisme ou envisagez vous une reconversion
dans le microcrédit ? »
Il faudra sans doute laisser à Dély un peu de
temps pour mûrir sa réponse et aussi pour
déguster la fin du rapport, qui n’est pas moins
goûteuse que le commencement puisque la décision
305 lâche enfin le morceau en suggérant de
« réorienter massivement le régime fiscal de
l’assurance-vie et du plan d’épargne en actions
vers l’épargne longue investie en actions (à
coupler avec les fonds de pension) ».
Nous y voilà. On ne sait trop si Attali a tout
prévu de la crise autrement que sur le mode de
l’hallucination rétrospective, mais, en
janvier 2008 en tout cas, il est d’avis de
propulser toute l’épargne des Français sur les
marchés financiers — se peut-il que ce soient
les mêmes marchés à propos desquels il dit si
bien « tsunami » à la télévision ?
Le rapport Attali plaide donc ouvertement pour
le passage à la capitalisation — « la montée en
puissance de l’épargne- retraite individuelle ou
collective est donc nécessaire » (p. 213) — au
moment précis où les ménages américains, du fait
de la crise, voient leurs pensions partir en
fumée et quand l’extrême détresse où ils se
trouvent ne les a pas déjà forcés à puiser dans
leurs comptes-retraite. Quel heureux sens de
l’histoire de pousser à la capitalisation en une
période où l’on ne tardera pas à voir apparaître
les premiers vieux miséreux sur les trottoirs
des villes américaines !
Et, puisque le message de ce rapport est de
soumettre toute la société française à la
logique de la finance, qui démontre si
spectaculairement ses vertus, on n’oubliera pas
de mentionner la décision 22, qui vise à faire
monter en puissance le rôle des fondations
privées dans le financement des universités
avec, on s’en doute, retrait équivalent des
financements publics. Mais comment fonctionnent
au juste ces fondations ? Elles placent leurs
capitaux sur les marchés et vivent à l’année
avec « les petits » (les intérêts). Dans les
conditions d’effondrement de tous les secteurs
de la finance que le prophète a anticipées de
longue date, il se pourrait donc que les
universités américaines se préparent quelques
années au pain sec et à l’eau. N’est-ce pas le
modèle qu’il nous faut absolument imiter ?
De tout cela finalement, qui se soucie ? Les
girouettes tournent folles mais empêchées par
rien. A de rarissimes exceptions près, tous ces
gens que Favilla, dans son éditorial bizarrement
éclairé, nomme « chefs d’entreprise,
universitaires, éditorialistes, responsables
politiques » ont organisé leurs débats entre eux
et sans que la moindre contradiction sérieuse ne
s’y immisce. Il faudrait bien de la naïveté,
dans ces conditions, pour s’étonner qu’il n’y
ait nulle part dans le système la moindre force
de rappel, pas même un commencement de
régulation de la décence, la plus petite
possibilité de sanction pour de si formidables
contradictions, ni de ridicule pour de si
gigantesques bouffonneries, dès lors que tous en
sont convaincus et choisissent logiquement de
s’en absoudre collectivement.
Et contradictoirement pourtant, ayant dit cela
que la lucidité impose de toute manière, il faut
bien de la tempérance pour ne pas s’ahurir de
l’état de cette chose si dégradée qu’ils
persistent, par une ironie sans doute
involontaire, à appeler « la démocratie », et
pour résister à la violente impulsion de leur
demander ce que la dignité leur commanderait,
s’ils en avaient deux sous : prendre des
vacances. Et peut-être même disparaître.
(1) Marianne, Paris, 4-10 octobre 2008.
(2) Ibid.
(3) Le Monde, 15 octobre 2008.
(4) Ibid.
(5) Ibid.
(6) Les Echos, Paris, 7 octobre 2008.
(7) Laurent Joffrin, La Gauche Bécassine, Robert
Laffont, Paris, 2007.
(8) Libération, Paris, 24 septembre 2008.
(9) « Lettre ouverte aux socialistes », L’Hebdo
des socialistes, Paris, 12 septembre 2007.
(10) Le Monde, 17 août 2007.
(11) « “Il faut juguler la peur et sanctionner
le risque” », Nouvelobs.com, 13 août 2007.
(12) Les Echos, 27 juillet 2007.
(13) La crise est patente dès le mois
d’avril 2007, et le rapport Attali est publié en
janvier 2008.
http://www.monde-diplomatique.fr/2008/11/LORDON/16500
- novembre 2008