Comme tous les matins à
10 heures précises, un attroupement se forme
devant les grilles du palais de justice, une
bâtisse anonyme du centre de San José.
Debout en plein vent, une douzaine d'hommes
en blue-jeans ou en survêtement, deux femmes
en tailleur strict et un jeune couple
d'Asiatiques endimanchés consultent des
listes d'adresses et des plans de la ville
tout en bavardant. Ils attendent l'arrivée
des commissaires-priseurs, qui vont vendre
aux enchères des maisons dont les
propriétaires ne peuvent plus rembourser
leurs prêts bancaires, car les taux
d'intérêt ont brutalement augmenté.
Par tradition, en
Californie, les reventes de maisons saisies
se font en pleine rue, afin que n'importe
qui puisse y participer sans formalités.
Depuis le déclenchement de la crise des
subprimes (prêts hypothécaires à taux
variable), ces enchères ont lieu quatre ou
cinq fois par jour dans chaque grande ville
de l'Etat.
Le premier
commissaire-priseur arrive, les bras chargés
de documents, et déclare la vente ouverte,
en criant pour couvrir le bruit de la
circulation. Il commence par rappeler que
les achats se font sur-le-champ, uniquement
en liquide ou avec des chèques certifiés :
en clair, ceux qui n'ont pas apporté
quelques centaines de milliers de dollars
peuvent repartir. Il annonce également que
toute vente est irrévocable et sans aucune
garantie juridique ou matérielle. En cas de
litige sur le titre de propriété, de dégâts
ou de vice caché, l'acheteur n'aura aucun
recours. Par ailleurs, la plupart de ces
maisons sont encore habitées par les
ex-propriétaires. Le nouvel acquéreur devra
se charger de les expulser.
Les deux jeunes gens sont
venus dans l'espoir d'acheter à bas prix la
maison de leurs rêves, mais ils se sentent
un peu perdus. Les autres sont des
spéculateurs qui achètent des propriétés
pour les revendre avec profit. Les premières
maisons sont très bon marché - entre 150 000
et 250 000 dollars (entre 100 000 et 160 000
euros), le montant dû à la banque par les
propriétaires en voie d'expulsion. Elles
valaient le double il y a deux ans, mais
personne n'est intéressé car elles sont
situées dans les banlieues noires et
hispaniques de la ville. Faute d'acquéreur,
le commissaire déclare que la maison
appartient désormais à la banque qui avait
accordé le prêt. A San José, qui compte 970
000 habitants, les banques possèdent
aujourd'hui près de 1 600 maisons.
Soudain, la foule se fait
attentive. Le commissaire vient d'annoncer
la mise en vente d'une belle villa que les
spéculateurs avaient repérée à l'avance.
Elle est située à Cupertino, un quartier
aisé de la Silicon Valley, tout près du
siège de la société Apple. Mise à prix : 795
000 dollars (515 000 euros). Aussitôt, deux
clients sérieux s'affrontent. D'un côté, un
homme grand et fort au crâne rasé, avec une
allure de catcheur professionnel : on sent
qu'il saura s'y prendre pour se débarrasser
des ex-propriétaires. Face à lui, un vieux
monsieur taciturne, qui surenchérit
mécaniquement de 1 000 dollars à chaque
tour. Après dix minutes de suspense, le
crâne rasé renonce. A ce moment, quatre
Chinois, qui étaient restés dans leur
voiture, bondissent sur le trottoir pour
surenchérir, tout en hurlant dans leurs
téléphones mobiles. Agacé, le monsieur
taciturne fait monter les enchères par
tranches de 5 000 dollars et finit par
l'emporter, avec une enchère de 900 000
dollars (580 000 euros). Il sort de sa poche
une liasse de chèques certifiés de 1 million
de dollars et en donne un au
commissaire-priseur, qui lui promet de lui
rendre la monnaie dès le lendemain par
courrier. Entre-temps, un autre commissaire
est arrivé, avec une trentaine de dossiers.
En Californie, depuis le
début de l'année, plus de 500 maisons sont
saisies chaque jour. Au total, 3,6 % de
toutes les propriétés achetées à crédit sont
en défaut de paiement, et des procédures de
saisie ont été lancées pour les deux tiers
d'entre elles. Pour être au courant à
l'avance de toutes les bonnes affaires, les
spéculateurs sont abonnés à des sites
Internet spécialisés, qui sont devenus leur
principal outil de travail. L'un des plus
célèbres, Foreclosureradar.com ("radar des
saisies") a été créé par Sean O'Toole, un
informaticien qui a gagné beaucoup d'argent
dans l'Internet avant de se recycler dans
l'immobilier. Aujourd'hui, M. O'Toole, la
quarantaine mince et nerveuse, vit à
Discovery Bay, un port de plaisance niché
dans un delta débouchant sur la baie de San
Francisco. A côté de chez lui, un
lotissement de 550 maisons, achevé en 2007,
compte déjà 77 propriétaires en défaut de
paiement.
M. O'Toole a acquis sa
première maison aux enchères en 2001. Il en
a fait son métier dès l'année suivante :
"En tout, j'en ai acheté 156. Je les revends
en moyenne au bout de trois ou quatre mois.
C'est un marché à haut risque, au début j'ai
perdu de l'argent, il m'a fallu du temps
pour comprendre les ficelles du métier.
Mais, ensuite, j'ai fait de gros profits."
Très vite, M. O'Toole commence à
rassembler systématiquement toutes les
informations disponibles sur ce marché
prometteur. Pour gérer cette masse de textes
et de chiffres, il écrit un logiciel spécial
et crée une base de données à usage
personnel. En 2006, avec l'aggravation de la
crise, il comprend que sa base de données a
désormais une valeur marchande, et l'ouvre
au public en créant un site Internet
accessible pour 49 dollars par mois.
Mis à jour en permanence,
Foreclosureradar.com recense les propriétés
en défaut de paiement pour l'ensemble de la
Californie, et publie, maison par maison,
tous les renseignements juridiques,
financiers et pratiques disponibles. Des
cartes interactives montrent l'emplacement
de chaque propriété, avec un code couleur
pour indiquer l'état d'avancement de la
procédure.
Pour son site, M. O'Toole
emploie une dizaine de personnes, surtout
des enquêteurs chargés de collecter
l'information : "Notre méthode est un
secret de fabrication, disons que c'est
surtout un travail de terrain. J'ai aussi
noué des contacts avec les maisons
d'enchères, les tribunaux, les banques, les
agences immobilières, la presse locale."
Paradoxalement, l'aggravation de la crise
lui coûte cher : "Mon site n'a de valeur
que s'il est exhaustif, mais la mise à jour
quotidienne devient un travail écrasant, mes
coûts de fonctionnement ont explosé. Cela
dit, je ne renonce pas, j'ai des milliers de
clients, c'est un investissement d'avenir."
M. O'Toole comprend que
la perte d'une maison peut être
traumatisante pour une famille, et il essaie
de rester humain lors des expulsions :
"Quand je fais appel à la force publique,
c'est moi qui dois payer les frais de
justice. Alors je préfère transiger avec les
occupants. Je leur donne quelques milliers
de dollars pour qu'ils nettoient tout et
partent sans faire d'histoire. Ça leur
permet de payer une caution s'ils doivent
louer un appartement."
Plus généralement, il
relativise la gravité du problème :
"Entre 2002 et 2006, tout le monde voulait
profiter de la bulle spéculative. Ici, des
gens aisés venus des villes de la côte ont
acheté des villas de luxe avec l'espoir de
les revendre quelques années plus tard.
Quand leurs remboursements se sont mis à
augmenter, ils ont cessé de payer et ont
profité de la maison gratuitement pendant
six mois. Certains ont réussi à ne rien
payer du tout, car ils avaient obtenu des
crédits à 100 %. Et, un jour, ils déménagent
sans prévenir. Selon la loi californienne,
quand une banque récupère une maison, elle
n'a plus le droit de réclamer d'argent aux
propriétaires défaillants, la dette
antérieure est effacée." En bon
professionnel, M. O'Toole approuve le
comportement de ces fuyards : "Une maison
achetée 800 000 dollars en 2006 en vaut 500
000 aujourd'hui. Ce serait de la folie de
continuer à payer." Lui-même a ralenti
ses activités immobilières dans la région :
"Les prix continuent à chuter, tout le monde
attend que le marché ait touché le fond
avant de se remettre à acheter. Quand le
moment sera venu, je serai le premier
informé."
A 35 km à l'est, à
Stockton, ville industrielle durement
touchée par la crise, il semble que les
affaires reprennent déjà. Cesar Dias, patron
d'une grosse agence immobilière du
centre-ville, est le génial inventeur des
Repo Homes Tours ("tournées des maisons
récupérées"), excursions en autocar
permettant aux clients de voir en une
matinée une large sélection de propriétés
saisies : "J'ai commencé à l'automne
dernier avec un bus, explique M. Dias
avec son fort accent espagnol,
aujourd'hui, j'en ai quatre et je compte en
acheter un cinquième. Ce système est
magique, il a relancé le marché, d'ailleurs
une quinzaine d'agences m'ont imité dans le
pays. Dans mes bus, j'ai un tiers de
spéculateurs et deux tiers de gens qui
cherchent à se loger." En fait, M. Dias
estime que la crise a assaini la situation :
"Pendant les années de spéculation
intense, des clients plus ou moins fiables
venaient de loin pour acheter tout ce qui
était disponible, avec des montages
financiers extravagants. Les prix avaient
tellement grimpé que les gens du coin ne
pouvaient plus se loger. Avec la crise, les
nouveaux arrivants sont repartis, les prix
sont à nouveau à la portée des habitants de
la ville." Pour 2009, M. Dias est
optimiste : "Acheteurs, spéculateurs,
financiers, tout le monde a la mémoire
courte. Bientôt le marché sera prêt à lancer
un nouveau cycle spéculatif. Même les
banques étrangères vont revenir, pour se
refaire après les grosses pertes subies
récemment. C'est le jeu."