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"La récession sera implacable et durable"
Pour Jean-Paul Fitoussi, directeur de recherche à l'Observatoire français des
conjonctures économiques (OFCE), la seule issue à la crise qui secoue l'Europe
serait une action forte de la Banque centrale européenne (BCE), qui achèterait
massivement des obligations d'Etat. Mais les Allemands la refuseront tant qu'ils
ne seront pas impactés par la récession. Le risque est grand d'une longue
stagnation, sous l'effet des politiques budgétaires restrictives.
Copyright Reuters
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Comment sortir de la crise qui secoue l'Europe ?
L'Europe est organisée de façon très singulière... Lors de la rédaction du
traité de Maastricht, on a refusé d'envisager le cas de crises. Pire, les pays
fondateurs de la zone euro se sont engagés à supprimer une fonction qui échoit
normalement aux banques centrales, celle de prêteur en dernier ressort. Plus
précisément, la Banque centrale européenne joue ce rôle vis-à-vis des banques,
leur apportant des refinancements quand elles ne les trouvent pas sur le marché,
mais elle a interdiction de remplir cette fonction s'agissant des États. Du
coup, les pays européens se trouvent en situation de vulnérabilité sans
possibilité de repli derrière cette ligne majeure de défense.
Ce n'est pas un hasard si la crise de la dette n'existe pas au Royaume-Uni, aux
États-Unis ou au Japon, dont les banques centrales jouent ce rôle. Autant de
pays qui sont plus endettés que la moyenne de la zone euro... Cet aveuglement
collectif en Europe a de graves conséquences en situation de crise financière.
En faisant disparaître la fonction de prêteur en dernier ressort, on a supprimé
la principale qualité attachée aux obligations d'Etat, celle d'être des actifs
sans risque. Ces obligations devraient servir de boussole au système financier :
or ce n'est plus possible, puisque leur valeur est devenue totalement
incertaine. Si les dettes des États ne sont plus sans risque, où va aller
l'argent ? Nous nous trouvons dans une situation de trappe à liquidité : le seul
actif vraiment sûr, c'est la monnaie.
Quelle est, alors, la solution ?
Il faut que la BCE puisse exercer pleinement la fonction de prêteur en dernier
ressort, l'autoriser à acheter des titres d'Etat, autant qu'elle le souhaite. Et
surtout annoncer clairement qu'elle le fera. Cette seule annonce aurait un effet
de dissuasion. Par définition, les marges de manoeuvre de la Banque centrale
sont illimitées, puisque c'est elle qui créerait la monnaie nécessaire à de tels
rachats. Il faudrait laisser la BCE se livrer à des achats massifs, pour
dissuader la spéculation.
Cela passerait par une révision des traités européens...
Le temps de la révision des traités n'est pas celui de la crise. Il faudrait
accepter que la BCE se mette provisoirement en contravention avec ces traités.
C'est la seule solution envisageable pour éviter une explosion de la zone euro,
un véritable suicide européen.
Une solution dont les Allemands ne veulent pas entendre parler, à ce jour...
A quelle échéance pourraient-ils changer d'avis ? Les résistances culturelles,
historiques - crainte de l'inflation, liée à une importante création monétaire -
ne représentent-elles pas un obstacle majeur ?
Cette crainte culturelle de l'inflation existe-t-elle vraiment ? Du reste, la
tendance est plutôt à la déflation. L'Allemagne révisera sa position quand, pour
elle, les inconvénients de la situation actuelle l'emporteront sur les
avantages. Aujourd'hui, elle bénéficie de taux d'intérêt à long terme très
faibles parce que les bunds sont considérés comme les seuls actifs sans risque
en Europe. Elle profite indirectement de la situation financière difficile des
autres pays de la zone euro, qui provoque un report des achats sur les titres
allemands. Les taux d'intérêt sont donc, outre-Rhin, artificiellement bas. En
outre, Berlin peut se targuer d'exercer un véritable leadership européen. Cette
position allemande à l'égard de la BCE, je le répète, pourra être révisée
lorsque les inconvénients de la situation l'emporteront sur les avantages.
C'est-à-dire quand la croissance s'effondrera dans la plupart des pays de la
zone euro : l'impact sera alors fort sur l'économie allemande, qui perdra ses
débouchés européens.
La récession s'annonce-t-elle ?
Oui, et elle sera implacable. Et durable. Le scénario le plus probable, c'est
une évolution du PIB dans la zone euro entre - 1% et + 1% l'an au cours des dix
années à venir. Cette récession procède de la réaction des politiques
économiques dans les différents pays européens, politiques qui sont toutes
restrictives. Par quel miracle l'austérité généralisée pourrait-elle soutenir
l'activité économique ? C'est évidemment le contraire qui se produit. Quand je
vois les demandes faites à l'Italie, à la fois de baisser la dette publique à
court terme et de pratiquer une politique de croissance... C'est surréaliste. La
situation actuelle fait penser à celle des années 1930...
L'idée est pourtant souvent avancée que la réduction des déficits publics
permet la croissance, en redonnant confiance aux ménages comme aux entreprises...
Cela n'a jamais été vérifié. Toutes les études sérieuses ont contredit cette
thèse. Contraints par les traités, les responsables politiques européens se
saisissent de ces élucubrations d'économistes pour légitimer leur action. Un
certain aveuglement s'est emparé des hommes politiques, lié à leur obéissance à
la doctrine dominante, celle du moins d'Etat, de la réduction du poids de l'Etat
dans l'économie. Une stratégie qui peut être mise en œuvre par beau temps...
mais il n'y a pas pire folie que de vouloir l'appliquer en période de tsunami.
Quelle serait la meilleure stratégie budgétaire européenne, en l'absence de
contrainte politico-institutionnelle ?
Il faudrait au moins laisser jouer les stabilisateurs automatiques, en ne
cherchant pas à compenser par des mesures de rigueur les pertes de recettes
fiscales. Et financer, à l'échelle européenne, des investissements porteurs de
croissance.
Propos recueillis par Ivan Best - 21/11/2011, 09:15
- La Tribune - 21/11/2011 |
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