De Haïti à la Thaïlande,
les tensions liées à la hausse des prix des
produits alimentaires préfigurent une crise
d'ampleur planétaire.
Week-end d’une planète en proie à
l’insécurité alimentaire: manifestations
au Bangladesh, où le sac de riz coûte la
moitié du revenu quotidien; Premier
ministre démis à Haïti, où un policier
de l’ONU est mort; tensions au Burkina
Faso à la veille d’une grève générale
contre la hausse des prix… La crise va
perdurer, martèle la FAO, l’organisation
des Nations unies pour l’alimentation et
l’agriculture. Les céréales, qui ont
augmenté de 37 % en 2007, devraient
encore flamber en 2008, entraînant
«la multiplication des émeutes de la
faim». 37 pays sont touchés. Voici
les racines de la crise.
la mode
des biocarburants
Le baril de pétrole au
sommet (112 dollars) précipite la ruée vers
l’or vert. L’Union européenne veut
incorporer 10% de biocarburants dans la
consommation totale d’essence et de gazole
d’ici à 2020. George Bush, lui, rêve de voir
15% des voitures rouler aux biocarburants
d’ici à 2017. Même les pays en déficit
alimentaire, comme l’Indonésie ou le
Sénégal, s’y mettent, sacrifiant des terres
arables. Un emballement qui «a accru la
demande de produits alimentaires», dit
Bob Zoellick, président la Banque mondiale.
«Entre 20 et 50% de la production mondiale
de maïs ou de colza ont ainsi été détournés
de leur usage initial», note le FMI.
Et le cours du maïs,
utilisé pour l’éthanol, a doublé en deux ans.
«Si l’on veut substituer 5 % de
biocarburants à l’essence et au gazole, il
faudra y consacrer 15 % de la
superficie des terres cultivables
européennes», calcule l’Agence
internationale de l’énergie. L’ère du
pétrole cher provoque un autre dommage
collatéral: l’explosion du coût du fret.
L’orgie
de spéculation
Confession, vendredi,
d’un économiste à Washington: «C’est de
la folie! Le blé vaut de l’or!» C’est un
autre effet pervers de la crise des
subprimes. Essorés par le marché des
crédits, les fonds d’investissement placent
leurs billes sur les matières alimentaires.
Soja, blé, maïs, voilà les nouvelles valeurs
refuge ! Le riz bondit de 31% le 27 mars,
après l’annonce par quatre pays de la
suspension de leurs exportations au moment
où les Philippines réclamaient 500 000
tonnes. «Les fonds s’engouffrent,
achètent, et stockent», dit un
intermédiaire. Le sénateur démocrate
américain Byron Dorgan flingue «l’orgie
de spéculation». Qui booste jusqu’à 10%
du prix des denrées alimentaires. Walt
Lukken, président de La Commodities Futures
Trading Commission (CFTC), le gendarme des
marchés des matières premières, s’en est
même ému. A quand une (réelle) régulation?
Les
effets de la libéralisation
«On nous impose, nous,
poids plume, de boxer contre les poids
lourds sur le ring commercial», nous
confiait, il y a six mois, Jacques-Edouard
Alexis, Premier ministre haïtien démis
samedi de ses fonctions. «Les politiques
de libéralisation à marche forcée, prônées
pendant des décennies par le FMI et la
Banque mondiale, ont contribué à rendre les
pays pauvres encore plus vulnérables»,
dénonce Sébastien Fourmy, d’Oxfam. Et les
petits fermiers du Sud se sont vus laminer
par les produits subventionnés exportés par
les pays riches (poulet, céréales, etc.).
«Victimes aussi de leur propres
gouvernements qui n’ont pas dédié (ou pas
pu) une part de leur budget à la
paysannerie», ajoute un expert de la
FAO. Malgré les promesses, l’aide au
développement des pays riches accuse une
baisse de 8,4 % en 2007 (-15 % pour la
France). «L’aide dédiée à l’agriculture
est 50 % moins importante qu’en 1984»,
note Claire Meladed, de l’ONG Action Aid. La
Banque mondiale veut doubler l’aide à
l’agriculture en Afrique. Suffisant?
Les
bouleversements du climat
Même l’Organisation
mondiale de la santé (OMS) s’en alarme : les
changements climatiques nuisent à la santé
et à l’alimentation. «Sécheresse en
Australie ou au Kazakhstan, inondations en
Asie, ouragans en Amérique latine et un
hiver record en Chine», égrène le
Programme alimentaire mondial (PAM).
Tendance lourde. D’autant que l’agriculture
intensive joue contre l’environnement. Achim
Steiner, patron du Programme des Nations
unies pour l’environnement (PNUE), assure :
«Dans les grands pays, on atteint des
limites en termes de disponibilité de terres
arables et d’eau, et de réduction de la
fertilité des sols.» Mais il resterait
une marge pour les petits paysans : «Si
on fournit de bons engrais à 70 % de petites
cultures, on peut doper la production de 20
%», note Gilles Hirzel, de la FAO. Sans
céder au chantage des OGM…
L’évolution des MODEs DE VIE
Nourrir 60 milliards
d’animaux à viande chaque année revient à
produire autant de céréales que pour 4
milliards d’habitants. Rajendra Pachauri,
prix Nobel de la Paix 2007, nous confiait:
«Mangeons moins de viande, c’est bon pour
le climat.»L’arrivée de néoconsommateurs
des grands pays émergents complique les
choses : «Ces classes moyennes consomment
de plus en plus de poulet et de porc,
eux-mêmes transformateurs de céréales»,
dit Pascal Lamy, patron de l’OMC. «Si les
Chinois mangeaient autant de viande que les
Américains, ils absorberaient 50 % des
céréales mondiales», ajoute l’écologiste
Lester Brown.
Inutile, pourtant, de
verser dans le néomalthusianisme. Les
agronomes l’assurent : la planète peut
doubler ses productions pour alimenter les 9
milliards de Terriens en 2050. «A
condition d’investir, d’innover, de réguler,
et réfléchir», souffle un diplomate
africain. «Et c’est pas gagné»….