1) Comment
est née la crise financière ?
C'est du
petit marché des subprimes, du
nom de ces crédits hypothécaires
américains risqués, que tout est
parti. Parce que des banquiers
ont octroyé des crédits
immobiliers à des ménages aux
revenus très modestes peu
solvables en calculant leur
capacité d'emprunt sur la valeur
de la maison achetée. Tant que
les prix immobiliers
progressaient ce système
fonctionnait. Mais lorsque
l'immobilier a commencé à se
replier aux Etats-Unis en 2007,
l'effet pervers de cette
mécanique s'est enclenché. Les
ménages n'ont plus été capables
de rembourser leurs emprunts, et
les établissements de crédit qui
les avait accordés se sont
effondrés. La crise s'est
ensuite diffusée à tout le
système financier par le canal
de la titrisation, cette
technique née dans les années
1970 consistant à transformer
des prêts bancaires en
obligations achetées par les
investisseurs du monde entier.
La crise est,
d'une manière plus générale
encore, la conséquence des excès
observés sur le marché du crédit
aux Etats-Unis. Dans les années
1990, la politique monétaire
très souple - c'est-à-dire des
taux d'intérêt très bas, rendant
le crédit très peu cher - menée
par le président de la Réserve
fédérale américaine (Fed), Alan
Greenspan, avait conduit à la
formation d'une bulle
spéculative à la Bourse de New
York, notamment sur les valeurs
Internet. Celle-ci avait fini
par éclater au printemps de
l'année 2000.
Après ce
krach, la politique monétaire de
la Fed a de nouveau été
assouplie pour permettre à
l'économie américaine de se
relever. Après les attentats du
11 septembre 2001, les taux
d'intérêt ont même été abaissés
à 1 %. Cette réduction du coût
de l'argent a certes permis de
stimuler la consommation des
ménages américains, leurs achats
de logements et les
investissements des entreprises.
Mais elle a aussi permis aux
financiers de multiplier les
mécanismes d'emprunts de plus en
plus sophistiqués et de plus en
plus audacieux. "Les crédits
ont agi comme des stéroïdes pour
doper la croissance américaine.
Mais il y a eu overdose.
L'Amérique est aujourd'hui en
cure de désintoxication",
explique Joseph Stiglitz,
économiste, Prix Nobel
d'économie en 2001.
2)
Pourquoi la crise n'en
finit-elle pas ?
La crise dure
parce qu'elle concerne désormais
l'ensemble des crédits et non
plus seulement le cadre étroit
des crédits immobiliers à risque
américains. Tous les types de
crédits (automobiles, à la
consommation, etc.) qui avaient
été titrisés sont désormais
touchés, soit un marché de
plusieurs dizaines de milliers
de milliards de dollars, très
supérieur à celui du seul
compartiment des subprimes (1
300 milliards). De la même
façon, elle n'affecte plus
seulement les établissements qui
avaient accordé des crédits
immobiliers à risque aux
Etats-Unis. Elle touche tous les
acteurs financiers qui ont
investi, par le biais de la
titrisation, dans les marchés du
crédit (banques, hedge funds,
assureurs, fonds de pension,
fonds communs de placement...).
Par ailleurs,
la crise est alimentée par le
sentiment de défiance qui
perdure sur les marchés
interbancaires. Plus personne ne
sait trop précisément quelle est
l'exposition des banques aux
valeurs titrisées qui
elles-mêmes ont bien du mal à
être cotées ! Dans ces
conditions, les banques
rechignent à se prêter de
l'argent entre elles, inquiètes
à l'idée de ne pouvoir récupérer
leurs fonds. Cette paralysie du
marché monétaire grippe tout le
système financier.
3) Faut-il
craindre un effet dominos sur
les banques ?
Si Lehman
Brothers, la cinquième banque
d'affaires des Etats-Unis, a pu
brutalement faire faillite, si
la valeur de cette institution
vieille de cent cinquante ans a
pu s'évaporer en quelques
semaines, alors, en théorie,
aucune banque cotée en Bourse
dans le monde ne peut s'estimer
à l'abri. Ce constat doit être
nuancé. Car les banques
aujourd'hui les plus exposées et
les plus fragiles sont aussi
celles qui étaient hier les plus
actives et les plus puissantes
sur les marchés financiers.
C'est le cas des grandes banques
d'investissement de Wall Street
(Morgan Stanley, Merrill Lynch,
Goldman Sachs...) qui exerçaient
une domination sans partage dans
ce domaine d'activité.
Les banques
européennes, si l'on excepte les
grands établissements suisses (UBS,
Crédit suisse), étaient beaucoup
moins spécialisés, ce qui
aujourd'hui les protège. Au
moins en partie. Elles
bénéficient aussi de leurs
activités de banque de détail
qui elles restent très rentables
et qui leur permettent d'éponger
les pertes qu'elles ont pu subir
avec leurs investissements
hasardeux sur les marchés des
subprimes. De façon plus
spécifique, les banques
françaises possèdent, en outre,
des ratios de solvabilité
élevés, ce qui leur garantit en
théorie une bonne résistance
face aux chocs financiers.
Au-delà des
craintes sur les banques
d'affaires de Wall Street, c'est
maintenant les inquiétudes sur
les assureurs américains qui se
font jour. Notamment sur AIG,
dont le portefeuille d'actifs
était lui aussi massivement
investi en valeurs "titrisées".
4) Faut-il
redouter un krach boursier
mondial ?
"Les
marchés, lorsqu'ils sont livrés
à eux-mêmes, sont susceptibles
de se laisser aller jusqu'aux
extrémités de l'euphorie comme
du désespoir", écrit le
financier milliardaire américain
George Soros, dans son ouvrage
La Vérité sur la crise
financière (Denoël). Or, à voir
les faillites bancaires se
multiplier et la récession
menacer l'économie des
Etats-Unis et en Europe, les
investisseurs ont de quoi perdre
espoir.
Pourtant, si
cette crise financière est de
l'avis des experts sans doute la
pire depuis la grande crise de
1929 qui avait fait s'effondrer
Wall Street de 46 % en deux
mois, jusqu'ici, les marchés
tiennent. Techniquement, un
krach correspond à une baisse de
plus de 10 % d'un indice en une
séance. Or, à New York ou en
Europe, les pires épisodes de
panique se sont jusqu'ici
traduits par des baisses
relativement canalisées à moins
de 7 .
"Depuis le
krach de 1987, il existe des
garde-fous qui empêchent les
marchés de reculer trop vite,
trop fort", explique
Jean-Louis Mourier, analyste
chez Aurel. En outre,
l'abondance de liquidités
mondiale, provenant notamment
des pétrodollars et des
injections d'argent par les
banques centrales, évite des
purges trop violentes.
Aujourd'hui,
les investisseurs parlent
davantage de "krach rampant".
C'est-à-dire d'une baisse
continue du marché, sans rebond.
Depuis janvier, la Bourse de
Paris a ainsi reculé de 25,74 %,
et celle de New York de 17,70 %.
Les places des pays émergents
relativement épargnées
n'échappent pas non plus à la
correction. Les places de
Shanghaï et de Bombay ont perdu
61,72 % et 34,77 % de leur
valeur en neuf mois.
Aujourd'hui, la plupart des
investisseurs s'attendent à ce
que ce mouvement de baisse
généralisée se poursuive, compte
tenu de la détérioration de la
situation de l'économie réelle.
Moins de croissance, donc moins
de profits pour les entreprises.
5)
Pourquoi le reste du monde
est-il touché ?
Contrairement
à ce qu'on avait pu espérer au
départ, la crise des subprimes
ne s'est pas limitée au
territoire américain. "Les
Etats-Unis ont réussi à exporter
leurs problèmes partout dans le
monde", remarque un gérant.
M. Stiglitz observe, lui, que,
dans une économie globalisée, il
était illusoire de penser que le
nuage des subprimes ne
franchisse pas les frontières
des Etats-Unis.
L'accélération de la
mondialisation financière, au
cours des dernières décennies, a
rendu inévitable ce type de
contamination. Tout choc dans un
pays - a fortiori aux Etats-Unis
- se fait immanquablement
ressentir partout sur la
planète. Une sorte d'effet
papillon. Des investisseurs du
monde entier possédaient des
dettes américaines titrisées. La
Banque centrale de Chine détient
ainsi 380 milliards de dollars
de créances sur Fannie Mae et
Freddie Mac. Et, pour la petite
histoire, l'une des premières
victimes de la crise des
subprimes aura été, dès
l'automne 2007, une petite ville
du nord de la Norvège, dont la
gestion financière était un peu
trop audacieuse.
6) Comment
la crise financière
affecte-t-elle l'économie réelle
?
Après avoir
longtemps fait preuve de
résistance, ce qu'on appelle
l'économie réelle (la production
industrielle, les
investissements, l'emploi, etc.)
a fini par être rattrapée par la
crise financière. Le taux de
chômage remonte depuis plusieurs
mois aux Etats-Unis, tandis que
la zone euro et le Japon ont
enregistré des taux de
croissance négatifs au deuxième
trimestre.
La crise
financière - dont l'impact vient
s'ajouter à celui de la flambée
des matières premières - s'est
diffusée à travers plusieurs
canaux. Le premier est le
renchérissement du crédit.
Malgré les efforts des banques
centrales pour apaiser les
tensions sur le marché
monétaire, les taux d'intérêt
ont monté. Il est devenu plus
coûteux pour les entreprises
mais aussi pour les particuliers
de se financer. Par ailleurs les
banques, plus prudentes, ont
elles-mêmes accordé moins
facilement des crédits. Ce
mécanisme, que les spécialistes
désignent sous le nom de
credit crunch (pénurie de
crédit) est un frein puissant
aux investissements et à la
consommation, donc à la
croissance.
Un autre
canal de diffusion de la crise
financière est celui de l'effet
patrimonial. La chute des
marchés boursiers et de
l'immobilier constitue une
destruction de richesses qui là
encore pèse sur le comportement
des ménages et des entreprises.
Enfin, de
façon plus générale,
l'instabilité du système
bancaire et la crainte
d'assister à un effondrement en
cascade d'établissements de
crédit pèsent sur le moral de
tous les agents économiques. Ces
derniers préfèrent attendre,
avant de prendre des décisions,
que la tempête se calme. D'où un
risque de paralysie de
l'économie.
7) Les
pays émergents peuvent-ils
résister ?
La crise
financière, qui ébranle les
économies des grands pays
industrialisés, a jusqu'ici
relativement épargné les pays
émergents. Au sein des "BRIC"
(Brésil, Russie, Inde et Chine),
la croissance ne montre pas de
signes d'essoufflement marqué.
Elle reste très élevée,
notamment en Chine où elle
flirte avec la barre des 10 %.
Contrairement
aux précédentes crises, qui
avaient mis en évidence la
dépendance des pays du Sud aux
pays du Nord, la crise des
subprimes semble révéler une
plus grande autonomie de ces
nouvelles puissances
économiques. Celle-ci
s'expliquerait notamment par la
progression du niveau de vie des
populations locales et la
constitution d'une classe
moyenne qui consomme davantage.
Selon la Banque mondiale, en
Asie de l'Est, le taux de
pauvreté, de 80 % en 1981, le
plus élevé du monde, est tombé à
18 % en 2005.
L'idée selon
laquelle la Chine et les autres
grands pays émergents pourraient
résister à la crise des
subprimes n'est toutefois pas
partagée par tous les
économistes.
"L'affaiblissement du
capitalisme américain est un
fait, mais les pays émergents
sont plus fragiles qu'on ne le
croit", tempère Jacques
Mistral, économiste et membre du
centre d'Analyse économique (CAE).
Selon lui, la Chine notamment
est encore très sensible aux
fluctuations des économies
occidentales. Les marchés
américain et européens sont les
premiers débouchés des
exportations de produits "made
in China".
8) Quelles
solutions à la crise ?
Les
économistes sont unanimes pour
dire qu'on ne pourra pas enrayer
une crise d'une telle ampleur en
agissant uniquement sur la
liquidité, c'est-à-dire en
injectant de l'argent dans le
circuit financier mondial, pour
permettre aux banques de se
financer. Toute la régulation du
système financier mondial doit
être repensée.
Le débat se
focalise autour de quelques
grandes idées : la suppression
des zones de non-régulation dans
la sphère financière (les
établissements de crédit
hypothécaire américains) ; la
mise en place de règles strictes
pour les agences de notation qui
évaluent les risques de crédit
des entreprises (méthodologie,
transparence, etc.) ;
l'assouplissement des normes
comptables internationales,
assises sur la valeur de marché
des actifs, qui ont accentué les
effets de la crise ; le
remplacement du G7 par un G20
associant les pays émergents, à
même d'aider l'économie mondiale
à sortir de la crise grâce à
leurs excédents de liquidités ;
en Europe, la mise en place
d'une supervision bancaire
européenne calquée sur le
système européen de banques
centrales et dialoguant avec les
autres superviseurs mondiaux...
Mais dans
l'immédiat, il faut trouver une
solution de sortie de crise.
Deux écoles s'affrontent. L'une
prône la mutualisation des
pertes via la mise en place de
systèmes de défaisance géants,
qui permettront d'amortir les
pertes. L'autre s'en remet à une
gestion de la crise au cas par
cas, en fonction du risque que
représente une banque pour la
stabilité d'ensemble du système
financier.