La richesse
doit s’inscrire dans les corps
pour achever sa métamorphose :
les propriétés extérieures à la
personne doivent être perçues
comme des qualités de la
personne elle-même. Tout en
fondant une assurance de soi
exceptionnelle, cette
métamorphose, en modelant les
corps et les comportements, crée
des signes de reconnaissance
entre pairs.
La position
sociale s’inscrit dans les corps
La position
sociale, en s’inscrivant dans
les corps, induit une sorte de
seconde nature. L’idéologie du
sang bleu de la noblesse en
était une manifestation, pas si
fausse que cela puisque, à
travers tous ses privilèges,
cette caste avait pu acquérir
des qualités rares et
transmissibles par l’éducation,
légitimées comme dons de
naissance. L’idéologie du don
est le produit de cette
ignorance, souvent intéressée,
de l’origine des qualités, et
des défauts, d’agents sociaux
qui sont en réalité le produit
de leur histoire. En tranchant
en faveur de l’inné contre
l’acquis, du génétique contre le
culturel, les notions de
noblesse et de don insistent sur
l’existence d’une essence
spécifique, d’une personnalité
originelle dont les vertus et
les imperfections renverraient
d’abord aux potentialités
inscrites de manière naturelle
dans l’individu dès sa
conception.
Cette
naturalisation des qualités
sociales, leur attribution non
plus à l’efficacité des
apprentissages et à l’excellence
du milieu familial, mais à
l’hérédité d’une humanité à
part, d’une autre essence,
conduit à l’idéologie du sang
bleu, thème raciste inversé qui
fait des nobles (et aujourd’hui
de l’aristocratie de l’argent)
une espèce supérieure, de nature
différente. Dans le champ
politique, les positions de
droite penchent du côté du
génétique. Les délinquants
sexuels présenteraient ainsi un
héritage génétique spécifique. À
l’opposé, la tradition de gauche
attribue plus volontiers ce type
de délinquance à de mauvaises
conditions sociales,
économiques, avec des problèmes
de promiscuité et d’échec
éducatif et scolaire.
Le
« naturel » de ce qui est en
réalité le produit d’une
éducation, des facilités, ou des
difficultés d’un milieu, est
également convoqué dans les
classes moyennes
intellectuelles. On se doit
d’être décontracté, pas guindé,
pas coincé. On doit présenter un
corps hédoniste et sans
contrainte. La cravate est vécue
comme un carcan insupportable.
Les classes populaires, elles,
alternent de manière contrastée
entre la tenue de travail ou
quelconque et celle, soignée, du
dimanche.
Une ouvrière
de Cellatex, une usine de la
vallée de la Meuse, dans les
Ardennes, ayant participé à une
table ronde télévisée, en
compagnie de cadres, de hauts
fonctionnaires et de
journalistes, a confié son
désarroi à François Bon, qui l’a
citée dans son récit Daewoo.
« Moi, ce qui m’énerve,
déclarait-elle, ce sont nos
tronches. La différence, qu’on
en porte autant sur soi-même, de
ce qu’on est et de ce qu’on
fait. On peut faire des efforts,
courir les soldes, les
démarques. Tu en reviendras au
même : une manière des épaules,
de tenir les mains ou le sac
quand tu marches. »
Mais que le
corps soit redressé et
discipliné, comme dans les
familles de la haute société,
qu’il soit décontracté, comme
dans les classes moyennes
intellectuelles, ou qu’il
exprime des conditions de vie et
de travail difficiles en milieu
populaire, chacun vivra cette
présentation de soi et cette
gestion du corps comme exprimant
une réalisation de son essence.
Les inculcations les plus
arbitraires et les plus
contraignantes finissent,
lorsqu’elles sont efficacement
menées, par être ressenties
comme une exigence de la
personne elle-même, dans son
authenticité unique, qui peut
devenir charme et pouvoir
charismatique.
Les
inégalités face aux soins du
corps
Le corps
porte les stigmates, positifs ou
négatifs, de ses origines et de
ses conditions de vie. Les mains
ouvrières montrent les traces de
leur travail. Celles des
princesses manifestent aussi le
travail, mais celui de la
manucure. Les visages révèlent
les conditions difficiles ou
confortables de l’existence :
les traits tirés et les rides
précoces, pour les uns, les
peaux toujours légèrement hâlées
et lisses pour les autres.
Les
caricaturistes dessinaient,
autrefois, des capitalistes
rondouillards, rebondis comme
les sacs de dollars de l’oncle
Picsou. Cette tradition se
perd : croquer le riche
d’aujourd’hui sous les traits
d’un gros bedonnant serait un
contresens. Au XIXe siècle, le
patron était gras, repu,
l’ouvrier, maigre, ne mangeait
pas toujours à sa faim.
L’élévation du niveau de vie
s’est traduite d’abord par
l’accès des familles les plus
modestes à un régime alimentaire
de plus en plus riche, tandis
que les classes aisées prenaient
conscience de la nécessité de
surveiller leur alimentation :
la diététique fit son
apparition. Et les corpulences
se sont inversées, au point que
l’obésité, problème de santé
majeur dans les pays riches
aujourd’hui, y menace en
priorité les pauvres, certes à
l’abri de la faim, mais dans
l’impossibilité monétaire et
dans une certaine mesure
culturelle de s’alimenter de
manière à éviter ce mal moderne.
Aux États-Unis, la population
noire, statistiquement la plus
pauvre, est la plus atteinte. En
France, les jeunes générations
commencent à être marquées, et
notamment parmi les enfants de
l’immigration qui connaissent
des conditions de vie
difficiles. Les diététiciens
qui, sur les ondes, conseillent
de manger cinq fruits et légumes
différents chaque jour n’ont
sans doute pas conscience qu’une
telle alimentation est hors de
prix pour les familles modestes.
Pendant ce
temps, dans les grands
restaurants, la nouvelle cuisine
a pris le pouvoir : les immenses
assiettes dégarnies sont la
règle, qui met en scène une
cuisine savante mais où la
quantité est un critère négatif.
Une alimentation devenue modérée
pour une population qui, depuis
longtemps, ignore la faim et a
expérimenté les méfaits de la
suralimentation.
Le corps est
encore marqué par la présence ou
l’absence de pratique sportive.
La grande bourgeoisie n’en a pas
l’exclusivité. Mais elle
l’inscrit dès le plus jeune âge
dans le mode de vie, et ses
écoles, celle de Roches à
Verneuil-sur-Avre pour exemple,
lui donnent une grande place,
allant jusqu’à lui réserver les
après-midi. Avec des pratiques
socialement marquées : le
tennis, la voile, le cheval, le
golf, l’alpinisme ne sont pas
des disciplines particulièrement
populaires. Les grands cercles
parisiens disposent
d’installations sportives,
courts de tennis, piscines,
salles de gymnastique ou
d’escrime.
L’éducation
du corps dès la petite enfance
est l’affaire du milieu
familial. Il s’agit d’apprendre
à maîtriser son corps et à le
présenter toujours de la manière
la plus avantageuse. Se tenir
droit est un principe qui ne se
discute pas. L’apprentissage des
manières de table et des danses
de salon complète ce dressage du
corps qui accède à l’élégance du
geste et au plaisir de lui-même.
Le corps est ainsi un autre
capital, qui permet de
convaincre les autres de
l’excellence de la personne qui
l’habite. Ldes mouvements et des
postures autorise un rapport
détendu aux autres et impose la
reconnaissance d’une certaine
supériorité.
L’habitat
grand bourgeois est à la mesure
des corps théâtralisés qui s’y
meuvent. Généreux en espaces,
permettant la mise en scène
heureuse de corps faits pour la
société, au sens d’assemblée,
pour la représentation et les
mondanités. La description de la
villa louée pour le président
Sarkozy et sa famille donne une
idée de ces demeures faites pour
recevoir, pour rencontrer et
gérer les relations sociales.
Les corps y sont choyés,
disposant de salles de bains à
profusion et d’une plage privée
pour la baignade. Les soins que
réclament ces « corps d’élite »
sont exigeants. Le suivi médical
de ces corps est à leur image :
très soigné. Les franchises à
l’ordre du jour pour les soins
médicaux doivent faire sourire à
Neuilly. Les riches habitants de
cette commune, où est implanté
le très chic et très cher
Hôpital américain, ont
l’habitude de faire ce qu’il
faut pour être soignés dans de
bonnes conditions, même si le
remboursement n’est que partiel.
On ne lésine pas sur les soins
dentaires, même lorsqu’ils
relèvent d’une préoccupation
esthétique. À l’opposé, les
dentures des plus démunis sont
souvent en deuil.
Paradoxalement, les corps les
plus maltraités par le travail
sont aussi les plus mal soignés.
Le paradoxe
est le même en ce qui concerne
les vacances. Elles sont un
moment bien utile et nécessaire
pour des corps fatigués et usés.
Elles sont une parenthèse
agréable et joyeuse pour des
corps déjà choyés. Pourtant
l’INSEE nous apprend que 21
millions de Français, un tiers
de la population, n’ont pas pris
de vacances, principalement pour
des raisons financières. Or, par
vacances, il faut entendre les
déplacements d’agrément d’au
moins quatre nuitées
consécutives. Une définition
modeste qui met en évidence là
aussi de profondes inégalités.
Mais il en
est une encore plus profonde,
qui implique le rapport à la
mort devant laquelle nous sommes
loin d’être égaux.