À l’abri
des soucis du monde ordinaire
L’existence
des grands bourgeois est exempte
des conséquences désagréables
des vicissitudes de la vie
quotidienne. Lorsque la
Mobylette de Carole, la jeune
ouvrière du film de Lucas
Belvaux, la Raison du plus
faible, tombe en panne et rend
l’âme, c’est un drame qui
enclenche un engrenage funeste.
Irréparable, il est impossible
de la remplacer dans l’immédiat,
c’est trop cher. Prendre le bus
pour aller au travail, c’est une
heure de transport en plus
chaque jour. Ii ne règle pas tous
les problèmes, mais il ne
faudrait pas des sommes folles
pour résoudre celui-ci. Pour
aider leur copine, ses amis
tentent de se procurer l’argent
nécessaire dans un braquage qui
tourne mal. Cette fiction,
construite avec vraisemblance
parce qu’elle met en scène les
multiples agressions et
blessures d’une vie rendue
précaire par la faiblesse des
ressources, ne fait que porter à
son paroxysme la logique
d’existences sans espoir.
La panne de
la Mobylette, de la voiture ou
le vol du vélo, comme dans le
Voleur de bicyclette, de
Vittorio De Sica, la fuite d’eau
à la cuisine, le chéquier volé,
tous ces petits ennuis
empoisonnent l’existence des
plus modestes, en grignotent le
temps et accumulent les
préoccupations et les soucis,
sources d’inquiétudes et
d’angoisses. Alors qu'un peu
d’argent disponible permettrait
de prendre le taxi, ou d’appeler
un artisan pour faire une
réparation. Le temps des plus
riches, lui, est libéré de ces
tracas les plus mesquins mais
aussi les plus envahissants.
L’absence
d’argent conduit à un gaspillage
de temps systématique. Les
voyages par avion se sont
diffusés, mais pour les moins
fortunés de ceux qui peuvent les
emprunter, y avoir accès suppose
plus de temps et de fatigue.
Aller de Paris à Montréal peut
se faire en prenant un bus à la
porte Maillot pour l’aéroport de
Beauvais d’où, après une nuit au
confort précaire dans une salle
d’attente, un avion assure le
transfert à Dublin. Là un
nouveau vol permet d’atteindre
New York où il faut prendre un
troisième avion pour arriver
enfin à Montréal. Ces vols « low
cost », comme on dit dans le
franglais à la mode,
transforment un voyage en
épreuve, même si leurs « bas
coûts », en français, les
rendent plus accessibles.
L’argent
permet d’acheter des services.
Les soucis du foyer, du ménage,
du jardinage sont sous-traités à
un personnel domestique qui
prend en charge les tâches
désespérément récurrentes de la
maison. Pour les plus aisés, le
chauffeur affronte solitairement
les embarras de Paris quand le
patron, assis à l’arrière,
consulte les cours de la Bourse
dans le Figaro. Le savetier et
le financier n’ont pas les mêmes
soucis.
Tout jeune
ménage modeste sait combien un
enfant met aux normes : horaires
stricts, suivi médical du
bambin, promenades. Beaucoup de
plaisirs, certes, mais aussi un
amoncellement de contraintes.
Être à l’heure avant la
fermeture de la crèche ou de
l’école devient une obsession.
Dans les familles de la
bourgeoisie, les jeunes filles
au pair et les nurses de
nationalité étrangère font
réviser leurs leçons aux enfants
et leur apprennent leur langue.
Elles les emmènent au jardin
public.
Le personnel
de service permet de donner aux
journées toute leur plénitude.
Être servi est l’un des
privilèges sociaux les plus
marquants de la richesse. Le
temps n’est pas le même pour
tous. Ces emplois domestiques
sont encouragés et financés en
partie par - l’État. L’emploi,
au domicile privé, de salariés
pour des tâches à caractère
familial ou ménager (employé(e)
de maison, garde d’enfants,
soutien scolaire…), en
particulier dans le cadre du
chèque emploi-service universel
(CESU), ouvre droit à une
réduction d’impôts égale à 50 %
des salaires payés et des
cotisations correspondantes,
dans la limite de 12 000 euros
par an, pouvant être augmentés
de 1 500 euros par enfant à
charge, le plafond cumulé étant
de 15 000 euros. Une famille
fortunée avec deux enfants
pourra donc récupérer la moitié
des 30 000 euros premiers euros
que lui aura coûté son
personnel, la dépense réelle
totale n’étant pas limitée. Une
jolie contribution des finances
publiques à l’agrément d’une vie
libérée des servitudes du monde
ordinaire. De plus, cette
réduction d’impôts apparaît
comme parfaitement justifiée
puisqu’elle s’inscrit dans la
lutte contre le chômage.
Au début du
XXe siècle, l’effectif employé
dans une grande maison pouvait
atteindre les trente personnes.
La raréfaction des domestiques
depuis les conquêtes sociales du
Front populaire en 1936 a été
compensée par le recours aux
traiteurs, par les livraisons à
domicile et par les sociétés de
services spécialisées dans le
ménage ou le jardinage. Avec
l’augmentation du nombre des
riches et du niveau de leurs
richesses des cartes bancaires
sont apparues, accessibles sous
conditions de ressources
élevées. Elles offrent des
services en tout genre dont
l’objectif est de faire gagner
du temps aux clients. Depuis
l’achat de billets d’avion, la
réservation de places au théâtre
ou à l’Opéra jusqu’à des
prestations exceptionnelles,
comme obtenir une table à la
Tour d’argent un jour de grande
affluence ou pouvoir jouer une
partie de tennis avec le
champion de l’année.
Les services
à la personne se multiplient et,
la concurrence devenant vive
dans ce secteur, de nouvelles
formules apparaissent,
accessibles 24 heures sur 24,
365 jours par an. Les
conciergeries de luxe sont des
officines prêtes à répondre aux
demandes les plus difficiles à
satisfaire, comme de trouver
pour un collectionneur un
exemplaire d’une montre de
l’avant-guerre rarissime.
Certaines agences immobilières
vendent aujourd’hui, surtout aux
grandes fortunes étrangères, de
très beaux appartements ou des
hôtels particuliers avec le
personnel d’entretien et de
gardiennage en place, prêt à
prendre le service.
Être
servi, c’est être reconnu
Les marques
de déférence et de respect, les
signes du pouvoir et de la
notoriété sont innombrables.
« Bonjour monsieur le marquis »,
dit la boulangère du village au
châtelain venu passer le
week-end dans la maison de ses
ancêtres. « Monsieur le
directeur », « monsieur le
président », « maître », et le
rituel « Madame est servie » :
les manières de manifester au
puissant que l’on connaît et
respecte sa position ne manquent
pas. Les intéressés en retirent
la confirmation récurrente de
leur poids social, de leur
valeur et de leurs mérites.
Être
considéré et traité en
permanence comme une personne
exceptionnelle et unique donne
une solidité qui aide à
affronter les aléas avec calme,
maîtrise de soi et courtoisie.
La colère, l’injure, la violence
sont plutôt de l’autre côté de
la société, là où la vie est
dure et ne cesse de vous
rappeler votre insignifiance.
Camilo José Cela l’a
excellemment écrit dans la
Famille de Pascal Duarte :
« Nous, mortels, nous avons tous
en naissant la même peau, mais à
mesure que nous grandissons, le
destin se plaît à nous
diversifier, comme si nous
étions de cire, et à nous mener
par des sentiers multiples vers
une seule fin : la mort. Il y a
des hommes qui doivent prendre
le chemin des fleurs, pendant
que d’autres sont poussés à
travers chardons et nopals. Les
uns possèdent un regard
tranquille et, au parfum de leur
bonheur, ils sourient d’un
visage innocent ; les autres,
accablés du soleil violent de la
plaine, se hérissent comme la
vermine pour se défendre. D’un
côté, pour embellir son corps,
le fard et les parfums ; de
l’autre, les tatouages que nul
ensuite n’est capable
d’effacer… » La politesse des
dominants en impose et elle va
permettre, surtout lorsqu’elle
est associée à des corps qui
affirment l’excellence, le
passage de la domination
économique à la domination
symbolique.