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ISF: halte aux mensonges d’Etat
Par THOMAS PIKETTY directeur d’études à l’EHESS et
professeur à l’Ecole d’économie de Paris.
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Le pouvoir
et le
président de
la
République
en
particulier
sont la
cible des
protestations
sur l'île.
Crédits
photo : AFP |
Plus c’est gros, plus ça passe. Telle est apparemment la
logique du pouvoir en place. Premier mensonge : pendant
trois ans, de 2007 à 2010, Nicolas Sarkozy a justifié
son bouclier fiscal en prétendant sur toutes les télés,
devant des millions de Français, qu’il existait un
bouclier en Allemagne… qui en réalité n’existait pas.
Qu’à cela ne tienne : en 2010, le chef de l’Etat annonce
la suppression du bouclier, mais invente un second
mensonge. «La France est le seul pays à avoir un impôt
sur le patrimoine», il faut donc supprimer ou fortement
réduire l’ISF. Répété en boucle dans tous les médias, ce
mensonge pur et simple a fini par convaincre une partie
de l’opinion. Sauf que c’est faux : en réalité, dans
tous les pays, il existe des impôts assis sur le
patrimoine des ménages, notamment sur le patrimoine
immobilier, sous la forme de taxes foncières, beaucoup
plus lourdes que l’ISF. En France, les ménages
acquittent environ 15 milliards d’euros de taxe foncière
et 4 milliards d’ISF. Si nous avions la fiscalité
américaine ou britannique, nous devrions payer environ
25 milliards de taxe foncière (property tax).
Aurions-nous alors un meilleur système fiscal ? Pas si
sûr. Malgré ses imperfections, l’ISF est un impôt à la
fois plus juste, plus efficace et mieux adapté au XXIe
siècle que les vieilles taxes foncières issues du XIXe
siècle. D’abord, parce qu’il tente de traiter de la même
façon toutes les formes de patrimoine, immobilier ou
financier, ce qui minimise les distorsions économiques.
Avec trop de niches, certes, mais c’est tout de même
mieux que d’exonérer 100 % du patrimoine financier,
comme le font les taxes foncières.
Ensuite, l’ISF permet la déduction des dettes. Si vous
possédez un appartement de 1 million d’euros, mais que
vous avez un emprunt de 800 000 euros, alors votre
patrimoine taxable n’est que de 200 000 euros, et vous
ne paierez jamais l’ISF. En revanche, vous paierez la
même taxe foncière que quelqu’un qui n’a aucun emprunt.
Enfin, l’ISF se fonde sur les valeurs de marché, qui ont
le mérite d’être les mêmes pour tous. Alors que les
taxes foncières reposent dans la plupart des pays sur
des valeurs cadastrales trop rarement révisées, ce qui
génère des inégalités injustifiables entre
contribuables, suivant la commune ou le quartier
d’habitation. C’est d’ailleurs pour cette raison que
l’Allemagne ou l’Espagne ont récemment supprimé leur
vieil impôt progressif sur le patrimoine, qui reposait
sur des valeurs cadastrales totalement dépassées. Du
point de vue de l’histoire comme de la technique
fiscale, ces impôts n’avaient rien à voir avec l’ISF à
la française, créé dans les années 1980-1990, à une
époque où l’on avait compris que l’inflation sur le prix
des actifs était une réalité durable, et qu’un impôt sur
le patrimoine devait s’appuyer sur des valeurs de marché
révisées chaque année. On gagnerait à rapprocher la taxe
foncière de l’ISF, plutôt que de vouloir supprimer ce
dernier par pure idéologie.
On en vient au troisième mensonge. Le gouvernement veut
diviser par plus de trois les taux d’imposition pour les
fortunes les plus élevées : le taux de 1,8 %, applicable
au-delà de 17 millions d’euros, passerait à 0,5 %. A qui
fera-t-on croire qu’il ne s’agit pas d’un énorme cadeau
aux plus riches ? D’après nos estimations, disponibles
sur www.revolution-fiscale.fr, les recettes de l’ISF
passeraient avec la réforme proposée de 4,1 milliards à
1,8 milliard d’euros. La perte sera en fait encore plus
importante (3 milliards), car il faudra lisser les
effets de seuil. Les quelque 1 900 foyers au-delà de 17
millions, qui déclarent en moyenne 35 millions de
patrimoine taxable, verraient leur ISF baisser en
moyenne de 370 000 euros (environ 1 % de leur
patrimoine). D’après les statistiques publiées par
Bercy, ils bénéficiaient depuis 2007 d’un bouclier
fiscal moyen de 210 000 euros, qui sera supprimé. Au
total, la réforme en cours leur ferait donc gagner 160
000 euros supplémentaires par foyer (et 370 000 euros
par rapport à la situation prévalant avant 2007).
Nous ne prétendons pas que nos calculs sont parfaits.
Mais au moins nous donnons tous les détails en ligne,
justement pour que chacun puisse les vérifier et les
améliorer, en toute transparence. Ce n’est pas le cas
des chiffrages officiels, qui sont extrêmement confus et
incomplets (aucun détail par tranche d’imposition par
exemple). François Baroin a commencé par annoncer que
les recettes du nouvel ISF passeraient à 2,8 milliards
d’euros (Le Monde du 22 avril), avant de donner une
estimation de 2,3 milliards quelques jours plus tard
(Les Echos du 29 avril). Encore un petit effort, et
d’ici une semaine notre estimation de 1,8 milliard sera
officiellement validée ! Dans tous les cas, est-il bien
raisonnable d’aller perdre plusieurs milliards de
recettes sur l’ISF, alors que les caisses sont vides,
que les patrimoines ne sont jamais aussi bien portés et
que les revenus stagnent ? Espérons au moins que le
gouvernement publie des chiffrages clairs, et assume sa
politique. Ou, mieux encore, qu’il laisse enfin les
chercheurs exploiter tous les fichiers disponibles, de
façon à ce que le débat fiscal français se fonde sur des
évaluations et non plus sur des mensonges.
Libé+03/05/2011 à 00h00

Le bouclier fiscal a
coûté près de 600 millions d'euros en 2010

Un formulaire de déclaration de revenusLe dispositif du bouclier fiscal a coûté 591 millions
d’euros en 2010, selon le bilan provisoire transmis aux
députés de la commission des Finances, affirme le
quotidien Les Echos dans son édition de mardi.
Le montant moyen restitué aux quelque 14.400
bénéficiaires du bouclier fiscal, qui plafonne les
impôts directs à 50% de leurs revenus, s’est élevé à
40.908 euros lors de la campagne 2010, indique Les
Echos.
Selon le quotidien, ce dispositif a surtout profité à un
nombre très réduit de personnes. Ainsi les 1.000
premiers contribuables, soit 7% des bénéficiaires, ont
perçu un chèque moyen de 365.000 euros et totalisé ainsi
63% des dépenses. Un bénéfice concentré
A l’autre bout de l’échelle, près de la moitié des
bénéficiaires (47%) n’ont représenté que 3% des
dépenses. Il s’agit des «contribuables disposant de
faibles revenus et n’étant pas assujettis à l’ISF (impôt
de solidarité sur la fortune) mais éligibles au bouclier
fiscal au titre de leur taxe foncière».
Le gouvernement supprimera l’an prochain le bouclier
fiscal, qui plafonne depuis 2007 le total des impôts
directs à la moitié des revenus d’un contribuable.
Parallèlement, dans le cadre de sa réforme de la
fiscalité du patrimoine, il va alléger l’impôt de
solidarité sur la fortune (ISF). Libé+03/05/2011 à 10h38 (mise à jour à
12h23)
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