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Glefe, dans la périphérie d'Accra, capitale du Ghana. Si
ce n'était l'horloge accrochée à l'arbre et la liasse de
billets soigneusement empilés sur une petite table à
l'ombre, on pourrait croire à une réunion entre
voisines. Dans un coin, une bassine en métal débordant
de tongs en plastique et de brosses à dents, une petite
caisse vitrée remplie de poissons séchés… Une vingtaine
de femmes et quelques enfants sont assis à l'ombre. Le
groupe Anoyinting, Dieu vous Bénit en langue locale, se
réunit tous les lundis à 9 heures avec Francis, agent de
crédit d'ID-Ghana. Cette semaine, Godknows, responsable
Mission sociale, est aussi là pour dispenser une
formation sur le choléra, pendant que Francis et les
responsables du groupe collectent l'épargne hebdomadaire
et le remboursement des crédits. Un enfant chantonne une
comptine apprise à l'école sur le même thème : "Maman,
soyons propres, le choléra a peur de ça." Depuis deux
mois, 638 nouveaux cas ont été recensés au Ghana…
Le quartier de Glefe est un bidonville coincé entre la
mer et la lagune. Il compte plus de 50 000 habitants.
Ancien village de pêcheurs, rattrapé par l'urbanisation
croissante de la capitale, la mer n'y nourrit plus ses
hommes, et les habitants se tournent vers le petit
commerce, la coiffure ou la restauration de rue pour
gagner leur vie. Si ID-Ghana compte parmi ses
emprunteurs 96 % de femmes, William témoigne quant à lui
de l'utilité du crédit pour les hommes. Tout juste âgé
de 30 ans, il a été l'un des premiers emprunteurs de
l'agence de Glefe. Grâce à cela, il a pu se reconvertir,
d'abord comme vendeur ambulant et aujourd'hui comme
épicier.
A côté de lui, Evelyn, arrivée à 17 ans de la province,
qui comme beaucoup de jeunes mamans, avait du mal à
gagner de quoi subvenir aux besoins de sa famille. Le
bouche-à-oreille aidant, elle a entendu parler
d'ID-Ghana. Elle en est aujourd'hui à son sixième prêt
et a réussi à diversifier son échoppe sur le marché
voisin. Agatha, un peu plus loin, vit quant à elle du
petit étal qu'elle a installé devant sa maison. Partie
en province quelques années, elle est aussitôt revenue
vers ID-Ghana pour relancer son commerce à son retour à
Accra.
ID-Ghana est une organisation de microfinance ghanéenne
appuyée techniquement et financièrement par
l'association française Entrepreneurs du monde depuis
2003. Basée à Accra, elle compte 8 agences et sert 6 000
bénéficiaires avec une équipe de près de 40 personnes.
Elle offre des services financiers (épargne et crédit)
en apparence classiques, mais qui font partie intégrante
d'une approche holistique : formations économiques,
formations sociales et accès subventionné à l'assurance
santé nationale. Si pour les supporters d'une
microfinance génératrice de retours sur investissement
élevés, cette approche est onéreuse, pour ID-Ghana, elle
est la garantie d'un appui adapté aux familles les plus
pauvres.
L'équipe d'ID-Ghana et ses familles bénéficiaires n'ont
d'ailleurs qu'un mot à la bouche, Onipa Nua, ou entraide
mutuelle en langue locale, le nom du prêt proposé.
Concrètement, aucune caution solidaire n'est demandée
aux bénéficiaires. Ils se réunissent toutes les semaines
dans leur quartier par groupes de 15 à 30 personnes pour
déposer leur épargne, rembourser leurs prêts et
participer à une séance de formation de 30 minutes. Les
avantages de cette pratique sont nombreux : la cohésion
du groupe, l'inclusion des plus pauvres et le partage
d'expérience, mais aussi une grande rigueur dans la
gestion financière. Pour autant, ID-Ghana reste flexible
sur le montant et la durée des prêts (le prêt moyen est
de 149 euros et dure quatre à six mois). Le taux de
remboursement de 98,6% (janvier 2011) a de quoi faire
pâlir d'envie bien des banquiers.
Ce succès est notamment dû au suivi régulier des agents
de crédit qui connaissent leurs bénéficiaires
personnellement et leur rendent visite à domicile et sur
leur lieu de travail, mais aussi à la rigueur des
emprunteurs qui suivent quatre séances de formation
avant l'octroi du premier crédit et respectent
scrupuleusement les échéances.
Cet engagement des bénéficiaires pour ID-Ghana est l'une
des clés de la pérennité du programme. Les femmes les
plus dynamiques orientent d'autant plus facilement leurs
voisines infortunées vers l'IMF, que l'offre de crédit
Onipa Nua est claire et sans coût caché : un taux
d'intérêt mensuel de 3%, en baisse régulière ces
dernières années, pas de garantie et une épargne
obligatoire minimum de 2 Ghana Cedis (1 euro) par mois
rémunérée à 5% par an, des formations hebdomadaires et
un accompagnement social gratuits ; et cette précieuse
incitation à adhérer à la Sécurité sociale nationale
grâce à une prise en charge par le programme de 50% du
coût la première année.
L'entraide mutuelle est aussi au cœur du travail de
l'équipe d'ID-Ghana, notamment des agents de crédit et
des formateurs. Les premiers guident les personnes en
difficulté vers les formateurs qui peuvent les
conseiller. Tous sont conscients que la solidité
nouvellement acquise des bénéficiaires est fragile et
que le microcrédit n'est qu'un outil parmi d'autres pour
lutter contre la pauvreté. L'approche holistique de la
microfinance d'ID-Ghana est unique dans le paysage. Très
peu d'institutions sont prêtes à fournir cet
accompagnement social sans contrepartie financière, or
c'est bien ce dont les plus démunis ont besoin.
L'exemple d'ID-Ghana est la démonstration que la
microfinance sociale a de l'avenir. Grâce à une
méthodologie comme Onipa Nua, les IMF à vocation sociale
sont viables au bout de cinq ans en moyenne, avec des
revenus d'intérêt qui couvrent alors la totalité des
charges, y compris celles inhérentes aux activités
sociales. C'est ce que montre l'expérience
d'Entrepreneurs du monde qui appuie en permanence une
quinzaine d'organisations comme ID-Ghana sur une dizaine
de pays.
Le cas du Ghana a d'ailleurs fait des émules dans
d'autres pays d'Afrique de l'Ouest : la méthodologie
Amenovi chez VEG dans la région de la Volta, Tovi Nonvi
chez ALIDé au Bénin, Zaska Vim chez LSK au Burkina Faso,
etc. Chaque année, une Rencontre régionale entre les
institutions de micro-finance appuyées par Entrepreneurs
du monde permet de multiplier les initiatives et de les
adapter au contexte local. La philosophie reste la même
: une approche sociale et globale de la microfinance
pour assurer à terme l'autonomie des familles
bénéficiaires.
Laetitia Raginel, Entrepreneurs du monde
LEMONDE | 02.05.11 | 17h43