de Cécile Bastidon-Gilles,
Jacques Brasseul et Philippe
Gilles (Paris, Armand-Colin,
2010, 376 p.).
Par Michel Herland.
Il ne fallait pas moins de trois
auteurs pour dénouer l’écheveau
compliqué des événements qui ont
conduit à la crise dans laquelle
– à quelques exceptions
remarquables près – le monde se
trouve aujourd’hui plongé. La
perspective historique adoptée
dans cet ouvrage ne nous apprend
pas seulement comment nous en
sommes arrivés là. Elle illustre
aussi la tendance inhérente à
l’anarchie et au désordre du
système capitaliste, tendance
qui ne peut être combattue sans
un effort de régulation délibéré
et puissant. Hélas ! les hommes
ont la mémoire courte. Les
cataclysmes économiques les
poussent à réagir, à encadrer
les comportements spontanés par
un ensemble de règles plus ou
moins strictes. Puis, le temps
passant, on oublie que le
respect des règles est la
condition de la prospérité. On
observe que leur relâchement
permet, dans un premier temps au
moins, d’obtenir des gains
faramineux. Cependant la logique
économique reprend rapidement
ses droits et une nouvelle crise
ne tarde pas à arriver.
Bis repetita placent :
l’introduction du livre dresse
un parallèle très instructif
entre la crise contemporaine et
celle qui a éclaté à Wall Street
un fameux « jeudi noir »
d’octobre 1929, avant de se
propager à toute l’économie
mondiale. La parenté entre les
deux crises ne se limite pas au
fait qu’elles ont démarré toutes
les deux aux États-Unis qui sont
toujours la principale place
forte du capitalisme, celle qui
montre la voie au reste du monde
grâce en particulier à ses
innovations financières. La
forte inégalité des revenus,
l’obsession de la profitabilité
à court terme dans les grandes
firmes, l’aveuglement et
l’immoralité des banquiers, le
déséquilibre profond de la
balance des paiements
américaine, les erreurs de la
politique économique enfini,
tout cela reste vrai aujourd’hui
comme hier.
L’ouvrage est divisé en trois
parties. La première est rédigée
par le professeur Jacques
Brasseul. Auteur chez le même
éditeur d’une magistrale
histoire économique en trois
volumes, J. Brasseul a le don de
nous replonger dans les époques
qu’il a la charge de décrire. Il
y parvient en donnant des coups
de projecteurs sur des
événements apparemment
minuscules et néanmoins
exemplaires (comme la « guerre
du beurre » entre le Danemark et
la Nouvelle-Zélande – p. 38) et
en donnant largement la parole
aux acteurs de l’histoire grâce
à d’abondantes citations,
toujours instructives et souvent
non dépourvues d’humour, comme
la ballade anglaise composée à
l’époque de Bretton-Woods sur le
thème « ils [les Américains] ont
l’argent mais nous les idéesii »
(p. 67), dont on connaît la
variante qui a fleuri pendant
les crises pétrolières (« ils
[les émirs] ont le pétrole mais
nous... »).
Cette première partie commence
avec l’exposé de l’étalon-or
(système dont la plus grande
extension se situe entre 1870 et
1914 et dont il est justement
dit qu’il fut en réalité un
système d’étalon de change-or
centré sur la livre sterling) ;
puis elle décrit la période de
l’entre-deux guerres
caractérisée par le désordre
monétaire, et la réaction qui
s’ensuivit pour rétablir
l’ordre, qui aboutit au système
de Bretton-Woods ; elle s’achève
sur l’explosion de ce système
monétaire international, en
1973, avec la fin de la
définition des monnaies par
rapport au dollar et le
flottement généralisé des
monnaies. Des graphiques
permettent de visualiser les
évolutions et de mettre en
évidence des causalités. On voit
par exemple que le stock d’or
officiel des Etats-Unis fut
divisé par deux entre 1945 et
1970 : il est facile de
comprendre alors pourquoi la
convertibilité du dollar en or –
pivot du système de Bretton-Woods
– était devenue intenable.
Les deuxième et troisième
parties ont été écrites à deux
mains par Philippe Gilles et
Cécile Bastidon-Gilles,
respectivement professeur et
maître de conférences à
l’Université de Toulon et du
Var, deux économistes
spécialistes des finances
internationales. La deuxième
partie couvre les décennies 1970
et 1980. Elle est marquée
d’abord par les chocs
pétroliers, l’explosion des
euromarchés due au recyclage des
pétrodollars, puis par la crise
de l’endettement des pays en
développement, laquelle résulta
à la fois de la hausse des taux
d’intérêt réels (presque nuls
dans les années 1974-1980, ils
passeront à 5% dans la décennie
suivante) et de l’effondrement
des cours des matières premières
en fin de période (baisse de 5 %
par an pendant la même décennie
1980iii). Au-delà de ces aléas
conjoncturels, la deuxième
période est surtout caractérisée
par l’émergence et le triomphe
du paradigme néolibéral, que
l’on peut résumer par la « règle
des trois D » :
dérèglementation,
désintermédiation (le
financement s’effectue par le
recours direct aux marchés
financiers plutôt qu’aux crédits
bancairesiv) et décloisonnement
aussi bien externe (ouverture
des marchés nationaux)
qu’interne (déspécialisation
avec l’abolition de la
distinction entre banques de
dépôts et banques d’affaires,
entre comptes à vue et comptes à
terme, etc.). La
dérèglementation a permis par
ailleurs le phénomène
de titrisation, lequel
« consiste [pour les banques] à
« placer [sur les marchés] des
effets à court terme
renouvelables, donc à taux
variables, et [qui] donne à
l’emprunteur l’assurance d’un
financement à long terme, avec
le plus souvent, l’engagement
pour la banque de reprendre
elle-même le papier si elle ne
trouve pas d’acquéreur »v.
Tout est alors en place pour que
se développent les abus qui
conduiront à l’effondrement du
système financier international
et à la crise économique à
laquelle nous assistons en ce
moment, dont la gravité aurait
pu être extrême si les
gouvernements n’étaient pas
intervenus aussi rapidement et
vigoureusement. L’une des causes
directes de la période troublée
dans laquelle nous nous
trouvons, malgré nous, plongés,
réside dans la déconnexion entre
la sphère financière et la
sphère réelle. Cela ne signifie
pas – malheureusement ! – que
les phénomènes financiers
seraient sans incidence sur les
phénomènes réels, mais
simplement que la finance
(essentiellement spéculative) a
pu se développer dans des
proportions qui n’ont rien à
voir avec l’économie réelle, à
savoir la production et la
consommation. A titre
d’illustration, entre 1977 et
1992 les exportations mondiales
annuelles ont été multipliées
par 3 alors que les échanges sur
les marchés des changes étaient
multipliés par 40 (cf. p. 161) !
Ph. Gilles et C. Bastidon-Gilles
imputent directement à la
mondialisation et au
néolibéralisme la responsabilité
des désordres actuels. Ils
évoquent « une double remise en
cause, celle des compromis
sociaux conçus sur des bases
nationales, et celle de
l’autorité économique des États,
illustrée par les processus de
dérèglementation et de
privatisation » (p. 232). La
crise des subprimes –
illustration évidente des abus
de la titrisation – n’est que la
partie émergée d’un iceberg
couvrant des évolutions
profondes dont on ne peut
manquer de s’inquiéter, à la
suite des auteurs. Ceux-ci
soulignent par exemple que
« l’exigence de rentabilité
élevée et régulière du capital »
s’est traduite, dans le cas
français par exemple, par une
« stabilité remarquable du taux
de marge des entreprises depuis
la deuxième moitié de la
décennie 1980 ». Mais celle-ci a
été atteinte seulement grâce à
« la compression des coûts
salariaux et des investissements
à long terme », le tout
débouchant sur « un
ralentissement durable de
l’activité » (p. 348).
Seuls certains pays émergents
sont parvenus à tirer leur
épingle du jeu. Ce n’est
évidemment pas par hasard si ces
pays continuent en règle
générale à encadrer strictement
leurs banques (et,
pourrions-nous ajouter, à
persister dans un certain
protectionnisme
« éducateur »vi).
La reprise en main – que
d’aucuns jugent encore
insuffisante – des affaires
économiques par les États
suffira-t-elle à inverser
durablement les tendances qui
caractérisent les économies
occidentales depuis la fin des
« trente glorieuses » et qui ont
abouti à l’impasse actuelle ? La
conclusion de l’ouvrage est,
là-dessus, ambigüe : elle
annonce une reprise rapide tout
en doutant de la capacité du
système à se réformer en
profondeur. On aimerait pouvoir
suivre les auteurs sur le
premier point mais les économies
des vieux pays industriels
pourront-elles vraiment
retrouver leur dynamisme
d’autrefois tant que les
tendances profondes signalées
plus haut n’auront pas été
inversées ?