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Hausse des impôts : pour une large contribution

 

 



Ce n'est plus un secret pour personne. La France, comme la plupart des pays riches, va devoir augmenter fortement les impôts. La dette publique représente 1 500 milliards d'euros, l'équivalent des deux-tiers de la richesse produite chaque année. Le budget de l'Etat est en déficit de 150 milliards, presque la moitié de ses recettes annuelles.

Le retour à l'équilibre par le biais de la croissance est une vue de l'esprit. On peut limiter les dépenses inutiles, mais elles sont sans rapport avec l'ampleur de l'effort demandé, à moins de toucher au cœur des missions de l'Etat. Politiquement, il serait suicidaire d'enchaîner une séquence de forte réduction des dépenses après une décennie de baisses d'impôts. Comment expliquer que les cadeaux aux riches doivent être payés ensuite par les couches populaires et moyennes ? Reste à mesurer l'ampleur de la hausse et qui doit payer.

L'augmentation ne peut qu'être conséquente. Les recettes de poche, comme le toilettage des niches fiscales, seront utiles : de la baisse de la TVA dans la restauration aux subventions aux cours privés, des milliards partent en fumée chaque année. On demeure pourtant hors de portée des moyens nécessaires à assainir les finances publiques. L'argument selon lequel les hausses d'impôt viendraient briser la croissance est fallacieux : ces augmentations doivent être étalées dans le temps. L'activité n'a jamais été aussi faible que depuis que l'on réduit les impôts, car on n'a fait qu'alimenter l'épargne. C'est cette épargne qui doit aujourd'hui contribuer à l'effort national. L'argument selon lequel le niveau des prélèvements obligatoires serait plus élevé en France qu'ailleurs est un non-sens : les services rendus (école, santé, logement, etc.) ne sont pas identiques !

Au fond, le débat porte sur le niveau de vie des contribuables mis à contribution. Certes, aucun effort national ne pourra être entrepris tant qu'existera le bouclier fiscal, qui protège les plus riches de toute nouvelle contribution. Mais dans l'opposition la cible la plus courante est vite désignée : il faut "faire payer les riches".

Qui sont ces "riches" ? Pour beaucoup, il s'agit de faire payer les très hauts revenus, ceux qui se sont fortement enrichis dans les années 2000. A des niveaux insultants : entre 2004 et 2007, les 0,01 % les plus riches ont empoché en moyenne 390 000 euros supplémentaires par an avant impôts, selon l'Insee. Mais, par définition, ces très riches ne sont pas très nombreux et déjà imposés. Quand bien même on s'aviserait de leur prendre tout, on ne comblerait pas le déficit…

On ne coupera pas à une hausse importante et largement répartie des impôts. Face à un effort national, à une crise majeure, la nation tout entière doit se retrousser les manches. Associer la population dans une contribution universelle est d'ailleurs une façon de légitimer l'effort et la redistribution vers les plus défavorisés qui ont mis au pot commun.

La bonne question n'est pas celle de la richesse mais des moyens : il faut faire payer ceux qui le peuvent. C'est, simplement, appliquer la déclaration des droits de l'homme : chacun doit payer en fonction de ses "capacités contributives" (article 13). Pour déterminer les moyens, il faut comprendre un mécanisme simple. Une même somme ne constitue pas le même effort pour des contribuables selon leur niveau de vie. 10 € en moins par mois représente un sacrifice pour un Rmiste, c'est invisible pour un cadre supérieur. Plus on s'élève dans la hiérarchie des revenus, plus la perte est faible. "Il n'est pas très déraisonnable que les riches contribuent aux dépenses de l'Etat non seulement à proportion de leur revenu, mais encore de quelque chose au-delà de cette proportion", écrivait l'économiste du libéralisme Adam Smith au XVIIIe siècle.

Trois types d'impôt peuvent être actionnés. Les impôts forfaitaires, identiques pour tous, n'ont pas totalement disparu : la redevance télévision (souvent défendue à gauche) et la taxe d'enlèvement des ordures ménagères sont des prélèvements qui ne tiennent quasiment pas compte des revenus. Augmenter ces impôts aujourd'hui constituerait l'injustice la plus grande.

Le deuxième type d'impôt est proportionnel à "l'assiette" (ce qui est taxé). Principalement à la consommation (la TVA ou la taxe intérieure sur les produits pétroliers) ou aux revenus (les cotisations sociales notamment). Ces deux leviers représentent les deux-tiers des recettes des administrations publiques, il sera donc indispensable de les actionner. Pour la TVA, rien n'empêche de cibler les produits qui sont le plus consommés par les catégories aisées, ou de se servir de la hausse pour mener une politique environnementale volontariste. Il faudra élever un impôt comme la contribution sociale généralisée, quitte à l'assortir d'un abattement fixe pour les plus bas revenus.

L'essentiel doit venir d'un troisième type d'impôt à la fois largement réparti - ce que n'est plus l'impôt sur le revenu - et progressif : dont le taux augmente avec les revenus, contrairement aux impôt proportionnels dont le taux ne varie pas. Il faudra donc probablement coupler hausse de la CSG et des tranches de l'impôt sur le revenu lui-même. Ou mieux : fondre ces deux impôts en une seule contribution sociale progressive, individualisée et prélevée à la source.

Sauf si la crise financière s'amplifiait et imposait l'ajustement, rien ne devrait se faire avant 2012. Dès lors, la question fiscale sera l'un des grands enjeux de la prochaine présidentielle. Il est possible que l'on reste dans le registre de la démagogie : baisser les dépenses et protéger les riches d'un côté, faire payer les riches de l'autre. Mais alors, on prendra un risque économique considérable. Seule une opération vérité, qui appellerait les citoyens, ensemble, à se retrousser les manches, est capable d'assurer l'avenir de la France.

Louis Maurin, Directeur de l'Observatoire des inégalités

LEMONDE.FR | 02.07.10 | 11h10 • Mis à jour le 02.07.10 | 11h12