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Guyane, l'Eldorado des clandestins

Les contrôles se durcissent. Mais ce département français d'Amérique du Sud n'arrive pas à endiguer le flot des chercheurs d'or venus du Guyana, du Brésil, du Surinam ou même d'Haïti

 

José Ibama Rodriguez Maranion a perdu. Le Brésilien a été intercepté par une patrouille fluviale à Cayodé, un village amérindien de 150 habitants, au coeur de la forêt guyanaise. Avec un compagnon, il circulait sur le Tampok, un affluent du Maroni, juché sur un radeau formé de bidons métalliques chauffés à blanc par le soleil. La pirogue des gendarmes a remorqué l'épique équipage sur la rive.

A terre, devant une volée d'enfants curieux, José jette un oeil inquiet sur les hommes qui fouillent méticuleusement ses affaires. " J'ai ! ", lance l'un d'eux, un jeune beur, brandissant quelques grammes d'or soigneusement emballés. José baisse la tête, accuse le coup. Le résultat de mois de travail dans la boue des sites illégaux d'orpaillage finit dans un sachet scellé. L'homme savait déjà qu'il serait expulsé comme clandestin. A cet instant, il comprend qu'il repartira aussi pauvre qu'il était venu. José Ibama Rodriguez Maranion a perdu. Un gradé conduit un bref interrogatoire avec trois mots de portugais puis remplit sur ses genoux le constat de présence illégale sur le territoire. " C'est le quatrième clandestin depuis ce matin ", explique-t-il. Il est midi à peine. Mais la bonne fortune des gendarmes s'achève. Les radios ont crépité et averti les orpailleurs de la présence coercitive. Comme par enchantement, la rivière se vide de ses voyageurs. La patrouille va devoir plier les moustiquaires et poursuivre ailleurs sa guérilla.

L'infortuné José, lui, sera conduit à la brigade de Maripasoula, à deux heures de pirogue en aval. Il recevra une injonction à quitter le territoire. Il sera ensuite expulsé de l'autre côté du Maroni, au Surinam, et remis au capitaine coutumier qui représente là-bas l'autorité. Mais le Brésilien reviendra, demain ou dans un mois. " Je n'ai pas le choix. Il faut que ma famille mange ", explique-t-il. Ses deux enfants attendent l'argent dans un village du Mato Grosso. La prochaine fois, il gagnera, c'est sûr.

Ainsi va la loterie des clandestins en Guyane. La lutte contre l'immigration illégale s'est renforcée ces dernières années dans le département d'outre-mer. Les candidats viennent du Brésil, du Surinam, du Guyana ou même d'Haïti. En forêt, ils cherchent l'or, pour leur compte ou celui d'exploiteurs français. Sur la côte, ils occupent les petits boulots. On les paye au lance-pierres et on leur attribue tous les maux, notamment les faits de délinquance. Les tensions sont fortes avec les populations locales, Amérindiens ou Créoles.

Ici, comme dans d'autres collectivités territoriales d'outre-mer, l'immigration sera un des thèmes de la campagne électorale. Jean-Pierre Laflaquière, le nouveau préfet de Guyane, a annoncé en janvier un nouveau durcissement des contrôles, avec l'instauration de barrages routiers sur les grands axes.

En 2006, 9 711 reconduites à la frontière ont été opérées, soit une augmentation de 53 % par rapport à 2005. A comparer aux 23 831 expulsions enregistrées en France métropolitaine, où la population est 300 fois plus importante. Une nuance : 59 % des expulsés sont des récidivistes. A Maripasoula, les gendarmes ne cachent pas - en aparté - une certaine lassitude quand ils reconnaissent une fois, deux fois, trois fois les mêmes visages. A la tête de la brigade locale, le lieutenant Pascal Vidal affirme que " la loi française s'applique " dans " cet écart de la République ", fort officiellement de 4 457 habitants. Mais le dispensaire enregistre 18 000 dossiers médicaux. Un moyen parmi d'autres d'évaluer la population clandestine.

La commune s'étend sur 18 800 kilomètres carrés de forêt amazonienne. Onze gendarmes sont chargés de cet immense territoire et des centaines de kilomètres de frontière avec le Surinam ou le Brésil. Les effectifs sont régulièrement renforcés par des personnels détachés de métropole pour des périodes de quelques mois. Des gendarmes mobiles qui s'initient à la " Verte ", la forêt, aux délices du bivouac, des nuits en hamac, des pluies diluviennes et des chaleurs étouffantes. Sortant comme des fantômes d'un épais rideau de pluie, une patrouille rentre à Maripasoula. Les hommes se tassent sous leur poncho, comme assommés par le déluge. " P... de rincée ! ", maugrée un gendarme venu de Moulins dans l'Allier. Les fenêtres de la brigade sont munies de barreaux depuis que des orpailleurs armés ont tenté de libérer un de leurs chefs. De leur petite forteresse, les gendarmes voient chaque jour les pirogues de clandestins sur le Maroni. Les embarcations longent la rive surinamaise, chargées de bidons d'essence pour les pompes d'extraction. En toute impunité : la juridiction française ne couvre qu'une moitié du fleuve. Le soir, chez Atika, haut lieu nocturne du bourg où le portugais est la langue officielle, les garimpeiros (orpailleurs sauvages) ne se cachent même plus. Après avoir maculé la forêt de mercure et éventré les collines de Dorlin, ils viennent danser avec les prostituées brésiliennes sur des airs de forro, la danse du Nordeste.

La brigade doit en outre s'occuper des homicides, huit en moyenne par an, essentiellement des Brésiliens victimes de coups de couteau ou de balles perdues, maladies chroniques liées à la fièvre de l'or. Les morts sont enterrés dans le carré des indigents, derrière la gendarmerie. Quand on retrouve les corps. " En deux ans, ici, on vit plus d'expériences que dans toute une carrière en métropole ", explique un gendarme. Les annuités de retraite comptent double, comme dans les zones de guerre. Les militaires savent que seules la confiscation de l'or, la destruction des camps ou celle des machines ont un effet dissuasif. Les embarcations et les moteurs saisis sont également neutralisés. Ou réquisitionnés officiellement quand ils se révèlent plus performants que ceux à la disposition des forces de l'ordre. De vastes opérations, baptisées " Anaconda ", sont régulièrement menées en forêt profonde. A la longue, le harcèlement paye. Il incite les orpailleurs à tenter leur chance ailleurs, au Surinam par exemple, où la répression est quasi inexistante.

Avec le temps, certains illégaux ne le sont plus tout à fait. Ils mènent une vie plus ou moins rangée, scolarisent leurs enfants. Ils seraient même en droit d'obtenir des papiers. " Mais ces gens ne pourront jamais être régularisés ", faute de justificatifs, explique Catherine Bouchy, représentante de l'association départementale d'insertion (ADI). La " Mme Social " de Maripasoula est venue de Vesoul il y a neuf ans et s'est " plu " ici. A l'écouter, la France, pour ceux qui tentent leur chance, ce n'est pas seulement l'or, l'argent facile. " C'est aussi une couverture de santé et l'espoir d'une vie meilleure ". Ou simplement décente.

Daniel Bergeron, représentant du conseil général, estime dès lors " bien malin celui qui arrêtera l'immigration en Guyane ". " Même en durcissant les lois, les gens auront toujours intérêt à être là ", explique-t-il. Coiffé d'un bonnet rasta, ce fonctionnaire qui se revendique proche de l'UMP désigne les piles de paperasse sur son bureau. Certains administrés attendent depuis plus d'un an que la sous-préfecture de Saint-Laurent du Maroni, à une journée de pirogue, tranche leur demande ou simplement retrouve leur dossier égaré. " Elle est débordée ", reconnaît Daniel Bergeron. S'installent des situations inextricables, où la frontière entre légalité et illégalité devient floue.

Gina Lopez est un bon exemple de cet imbroglio que peut créer la vie nomade. Ballottée d'une rive à l'autre, cette Brésilienne de 36 ans et déjà grand-mère a ouvert une épicerie, côté Surinam. Au-dessus du comptoir est écrit " Louez Jésus ", à côté d'un poster de Ronaldinho. Sa clientèle est formée d'orpailleurs qui viennent faire leurs emplettes en quad, débarquent de la boue sous les bottes et de l'or au fond des poches. Dans le bar voisin, un kilo de mercure s'échange contre 14 grammes du précieux métal. Gina a eu six enfants de plusieurs mariages. Deux filles, Emilie et Shantal, sont nées à Cayenne et ont des papiers français. " Ils vont à l'école française, ils ont des rêves de gosses qu'ils pourront peut-être réaliser ", explique-t-elle. Les autres sont surinamais ou brésiliens. " Ils auront moins de chance ", constate Gina. De tels exemples se répètent ainsi tout au long du Maroni et de l'Oyapock, l'autre grand fleuve guyanais, frontalier avec le Brésil. La France et son prolongement sur le continent sud-américain font l'effet d'un îlot de prospérité dans la région.

A l'embouchure du Maroni, à Saint-Laurent, c'est un véritable port sauvage qui s'est ouvert avec Albina, au Surinam. Jour et nuit, des dizaines de pirogues font une incessante navette, transportant hommes et vivres sans le moindre contrôle. Les autorités ont bien essayé de neutraliser ce lieu avec des containers rouillés. Mais les contrebandiers ont découpé au chalumeau une brèche qui forme une sorte de guichet. Sur la place adjacente, des taxis collectifs attendent le chaland puis repartent pour Cayenne ou Kourou.

Cet après-midi-là, les pompiers ont été appelés en urgence. Une femme enceinte s'est évanouie dans la pirogue qui l'amenait d'Albina. Les secours l'ont débarquée sur une civière et transportée en urgence à l'hôpital de Saint-Laurent. Un bébé va naître sur le sol guyanais. Portant l'espoir de sa mère qu'il devienne un jour français.

Benoît Hopquin envoyé spécial

© Le Monde 09/02/07